Rien n'est utile que ce qui est honnête; cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les hommes isolés et les hommes réunis en corps de nations sont également soumis à celte loi: la prospérité des (15) sociétés politiques repose nécessairement sur la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie directement leur but, qui est la conservation des droits de l'homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens.

Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ce principe, c'est qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale, c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop souvent gouverné la terre.

Au reste si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que je viens (16) d'exposer, par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément celui que me fournit le préjugé dont il est ici question.

Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez grand nombre de partisans.

Il est, dit-on, salutaire au genre humain; il prévient une infinité de crimes; il force les parents à veiller sur la conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les composent.

Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! condamnés à l'infamie qu'un autre a méritée!… Eh! c'est précisément ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des lois sages, c'est par le maintien des moeurs plus puissantes que les lois, qu'il peut arrêter le crime; et non par des usages atroces toujours plus contraires au bien de la société que les délits mêmes qu'ils pourraient prévenir.

A la Chine on a imaginé un moyen assez (17) frappant d'établir cette espèce de garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois condamnent à mort les pères dont les enfants ont commis un crime capital; que n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir!… et nous l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que nous n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents des coupables: nous avons fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous rougirions de mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.

Mais après tout ce préjugé nous donne-t-il en effet le dédommagement qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute pas pour lui-même. Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra-t-il les pères plus attentifs à l'éducation de leurs enfants?

Quand leur esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui présenterait; quand la tendresse paternelle, si prompte à se flatter pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des monstres capables de mériter un jour toute la rigueur des lois, cet étrange mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père dont les soins ne se proposent quelque chose de plus que d'empêcher que ses enfants n'expirent un jour sur un échafaud.

On m'objectera peut-être que ce motif peut au moins engager les parents à réclamer le secours de l'autorité contre les enfants pervers qui les menacent d'un déshonneur prochain.