Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand les pères se déterminent-ils à en faire usage? lorsque le mal est devenu incurable; lorsque la corruption de celui qui les réduit à l'employer est parvenue à son dernier période; lorsque les écarts multipliés qu'ils connaissent souvent les derniers, et qui ont déjà mérité l'animadversion de la justice les forcent à une démarche cruelle, qui laisse toujours une tache sur l'objet de leur tendresse.

Souvent même, à peine l'auront-ils privé de la liberté dont il abuse, que séduits par l'espoir d'un changement (18) dont eux seuls peuvent se flatter, ils obtiendront la révocation de l'ordre fatal qu'ils avoient sollicité. Le coupable déjà corrompu avant sa détention, aigri peut-être encore par le châtiment rentrera dans le sein de la société où il (19) rapportera des dispositions funestes à tous les crimes qui peuvent la troubler.

Voilà donc les avantages que nous procure le préjugé dont je parle: c'était bien la peine d'être injustes et barbares!

Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait lui laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.

Les Chinois sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur donnent un pouvoir sans bornes sur leurs familles; elles punissent, dit-on, de n'en avoir pas usé, mais nous qui avons presque entièrement soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants, nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance, comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent empêcher?

Avant d'exercer contre eux cette odieuse rigueur rendons-leur du moins tous les droits qui leur appartiennent; rétablissons ce tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison comme la sauvegarde des moeurs; ou plutôt cette sage institution nous prouverait bientôt que pour diminuer le nombre des coupables, il n'est pas nécessaire d'accabler (19) l'innocence (20) et d'outrager l'humanité.

Mais quand nous pourrions couvrir de quelque motif spécieux notre injustice à l'égard des pères, comment pourrions-nous l'excuser envers les autres parents des coupables? Quelle autorité le frère a-t-il pour corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père? Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour n'avoir pas réprimé les excès du maître, auquel la loi l'a soumise? De quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa honte, les pleurs même que lui arrache l'excès de son infortune?

J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité, on pouvait colorer l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins embarrassé à découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.

Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.

Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses compatriotes et leur tienne ce discours: