Où est mon couteau?

En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus quand je l'avais quitté, ni à quel endroit je l'avais mis. Avant de m'introduire dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine; et ne l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était resté dans le tonneau; mais j'avais beau tâter partout, mes doigts ne rencontraient rien.

Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me restait aucun espoir. Où mon couteau pouvait-il être? Est-ce que les rats l'avaient emporté?

Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai de nouveau toutes les parties, du moins celle où mon couteau pouvait se trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe.

J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me vint d'examiner la bonde; c'était là que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il était possible que j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait effectivement, la lame enfoncée dans la douelle que j'étais en train de couper.

Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu'à moi de vous la dépeindre; mes forces et mon courage s'augmentèrent de cet incident; et sans perdre une minute je me remis à la besogne. Mais, à force de servir, mon couteau s'était émoussé; il avait plus d'une brèche, et mes progrès étaient bien lents à travers cette planche de chêne, qui me semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je travaillais de toutes mes forces; à peine avais-je prolongé mon entaille de trois millimètres, et je commençais à me dire que je ne couperais pas toute la douelle.

L'étrange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperçus alors. J'en connaissais le péril, et cependant je m'y serais abandonné sans peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins, je m'étais promis de sortir du tonneau dès les premiers symptômes de vertige, quelque pénible que cela pût être, et j'en eus heureusement la force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la futaille, ce qui aurait été le prélude de mon dernier sommeil.

Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse se dissipèrent, j'en vins presque à regretter de leur survivre: à quoi bon prolonger la lutte? Je ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant, n'y rentrer qu'après un long intervalle; le bois était dur, mon outil ne coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une ouverture suffisante? et les heures m'étaient comptées?

Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la franchir, le courage ne m'aurait pas abandonné; mais c'était impossible; et quand j'y serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver à autre chose qu'à un aliment quelconque.

Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que j'avais prise à l'égard de cette futaille, c'est qu'en la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y eût au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais pu vider celle ci comme j'avais fait la première, et m'avancer d'un degré.