Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en désespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect: m'avancer d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient tendre. Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chêne, pourquoi ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un faible obstacle, les déblayer successivement, gravir de l'une à l'autre, et arriver sur le pont?
L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse, elle ne m'avait point encore frappé; je ne puis expliquer le fait que par le trouble où j'étais depuis longtemps.
Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des colis entassés les uns sur les autres; la cale en était pleine, et je me trouvais presque au fond. L'arrimage avait continué pendant deux jours, à dater du moment où je m'étais glissé dans le vaisseau; toute la cargaison était donc au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y avait-il dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver à la dernière? «Eh bien! me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour gagner le faîte en dix jours.
«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus tôt! j'aurais eu le temps de la mettre à exécution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout d'abord, quand la caisse était pleine de biscuit, je serais sauvé actuellement.» Et des regrets amers se joignaient à mon désespoir.
Impossible néanmoins de renoncer à cette idée: c'était la vie, la liberté, la lumière. J'y songeais malgré moi; et n'écoutant pas mes regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon esprit.
Des vivres pour quelques jours, et le succès était certain! mais ils me manquaient d'une manière absolue; je n'aurais pas escaladé le premier échelon qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un peu de nourriture.
Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée en fit naître une excellente, bien qu'elle puisse paraître odieuse à ceux qui ne meurent pas d'inanition. Mais la faim simplifie énormément le menu d'un repas, et triomphe de toutes les répugnances. Quand il a bien jeûné, l'estomac n'a plus de délicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je le sentais capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui importait l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'idée que je vais vous dire.
CHAPITRE LI.
Souricière.
Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de mes rats; mais il ne faut pas croire qu'ils m'eussent abandonné. Ils rôdaient toujours dans mon voisinage, et ne se montraient ni moins actifs ni moins bruyants; j'ai la certitude qu'ils seraient tombés sur moi s'ils en avaient eu le moyen.