Je pourrais établir ce fait avec la certitude d'une vérité mathématique, mais je n'ai pas le temps de le faire aujourd'hui; il me suffira de vous en citer un exemple.
À une époque déjà ancienne, le parlement britannique surimposa les navires, car ceux-ci, comme tout le reste, doivent payer leur existence. Ce qu'il y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours la proportionnalité de l'impôt. Il serait injuste d'exiger du propriétaire d'une barque la somme énorme que l'on demande à celui d'un vaisseau de deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bénéfice du premier, et faire échouer son embarcation avant de sortir du port. Comment faire pour résoudre le problème? La solution paraît toute naturelle: il suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire proportionnellement à son tonnage.
C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une autre difficulté se présenta: comment établir la proportion voulue? Après en avoir délibéré, on décréta que les navires seraient taxés d'après leurs dimensions. Mais le tonnage exprime le poids et non la masse des objets; comment résoudre cette nouvelle difficulté? En établissant le rapport du volume à la pesanteur, et en cherchant combien chaque navire contient de ces unités de volume représentant le poids du tonneau. C'était toujours, en fin de compte, substituer la mesure au poids, et prendre la capacité du navire pour base de la taxe, au lieu de la pesanteur du chargement.
Autre question découlant de la première: Par quel moyen établir les proportions relatives des navires à taxer? En prenant la longueur de la quille, la largeur des baux[15] et la profondeur de la cale; multipliez ces trois termes l'un par l'autre, et le total vous donnera la capacité des navires, si toutefois les proportions de ces navire sont exactes.
[ [15] On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un flanc à l'autre, et qui servent à soutenir les tillacs et à rendre le bordage plus ferme.
L'impôt fut établi sur ces bases, la loi fut votée, et si vous avez l'esprit superficiel, vous pensez qu'elle était juste, et ne pouvait être fâcheuse que pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe.
Détrompez-vous; cette loi si simple et si juste en apparence a causé plus de perte de temps et d'hommes, gaspillé plus de richesses qu'il n'en faudrait aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la terre.
«Comment cela?» demandez-vous avec surprise.
Non-seulement cette loi innocente retarda les progrès de la construction navale, l'un des arts les plus importants qui existent, mais elle le fit rétrograder de plusieurs siècles. Le propriétaire d'un bâtiment, ou celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas éviter la taxe, chercha par tous les moyens à la réduire le plus possible; car la fraude est le premier résultat des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda un vaisseau de telle longueur, de telle profondeur, c'est-à-dire de tel tonnage, et qui, par cela même, devait payer un certain impôt. Mais il ne se borna pas à ces indications; il demanda qu'on lui fît un navire dont la cale renfermât un chargement d'un tiers plus fort que ne le ferait supposer le tonnage, d'après la mesure adoptée pour établir celui-ci. De cette façon-là, il ne payerait en réalité que les deux tiers de la taxe, et frauderait ainsi le gouvernement dont la loi entravait ses entreprises.
Était-il possible de construire un vaisseau dans ces conditions frauduleuses? Parfaitement; il suffisait pour cela d'en augmenter l'étendue, d'en faire saillir les côtés, d'en élargir l'avant, en un mot de lui donner une forme absurde qui en ralentît la marche, et en fît la tombe d'une foule de marins et de passagers.