Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire l'armateur; il obéit aux ordres qui lui étaient donnés, et s'y conforma pendant si longtemps, que finissant pas croire que cette structure ridicule était la véritable forme du navire, il ne voulut plus en changer. Cette conviction déplorable s'était tellement emparée de son esprit, qu'après l'abrogation de la loi qui l'avait fait naître, il fallut de bien longues années pour déraciner cette erreur. Ce n'est que la génération suivante qui put s'apercevoir de la faute de ses devanciers, et rendra aux navires une forme raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, où l'erreur avait pris racine, mais de l'autre côté de l'Océan, que cette nouvelle génération vint au monde, fort heureusement pour nous, qu'elle fit sortir de l'ornière où nous aurions langui pendant un siècle.
Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver où nous en sommes, c'est-à-dire bien loin de la perfection. Mais, délivrés du cauchemar de la taxe, les constructeurs se sont mis à regarder les poissons; et, s'inspirant de leur mécanisme, ils font chaque jour de nouveaux progrès.
Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en affirmant que la science politique est la plus importante que puisse étudier l'homme.
CHAPITRE LVII.
Un grand obstacle.
L'Inca, ce bon navire dont j'habitais la cale, était construit comme la plupart des bâtiments de son époque. Afin d'éluder une partie de la taxe, il avait la poitrine d'un pigeon, d'énormes flancs qui dépassaient de beaucoup les baux, et qui, vus d'en bas, se refermaient au-dessus de vous comme une toiture. C'était d'ailleurs la forme de tous les navires marchands qui fréquentaient nos parages.
Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse où j'étais parvenu, il se trouvait un ballot que je supposais rempli de toile; en explorant avec soin toutes les fentes de ma boîte, je découvris que ce ballot, que j'avais cru plus considérable, n'occupait pas tout le dessus du couvercle; il s'en fallait à peu près de trente centimètres, et à l'endroit où il cessait, je ne rencontrais plus rien; c'était le côté de la caisse qui touchait à la membrure du navire, et j'en conclus que cet espace était vide.
La chose est facile à comprendre: le ballot se trouvait à l'endroit où les côtes du bâtiment commençaient à se courber, il les touchait par son extrémité supérieure, et laissait nécessairement un vide de forme triangulaire entre le couvercle qui lui servait de base et le point où il rencontrait la charpente.
Ce fut pour moi un trait de lumière; il est certain que si j'avais continué mon ascension en ligne directe, je serais arrivé, comme le sommet du ballot, à me trouver en contact avec les flancs du navire, dont la courbe se prononçait de plus en plus à mesure qu'ils approchaient du pont. Avant de les rencontrer, j'aurais eu affaire à tous les petits objets qu'on avait dû placer dans les angles formés par la carcasse du navire, et qui m'auraient donné bien plus de peine que les grandes caisses de sapin, ou les ballots plus importants. Cette raison, jointe à celles dont j'ai déjà parlé, me déterminait à quitter la ligne droite pour suivre la diagonale.
Vous êtes peut-être surpris de me voir employer un temps précieux à faire tous ces calculs; mais si vous réfléchissez au travail que j'allais entreprendre, à la difficulté de me frayer un passage à travers les parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous les colis suivants, quand vous songerez qu'il me fallait tout un jour pour avancer d'un échelon, vous comprendrez qu'il était indispensable de ne pas agir à la légère, et de s'orienter avec soin pour ne pas faire fausse route.