Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la valeur ne devait pas être bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et qu'elle me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une autre infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considérable; mais mon oncle se l'était appropriée, et m'avait permis en échange de me servir de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se trouvait dans mon gousset. N'était-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un matelot consentit à me passer en contrebande, et à me cacher dans un coin du navire? La chose était possible; à tout hasard je résolus d'essayer.
Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'était pas là ce qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait être et je ne m'éloignai pas de l'Inca dans la prévision qu'un des hommes de l'équipage se rendrait à la ville, et que je trouverais le moyen de lui parler.
Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât pas, il me restait l'espoir de me faufiler à bord sans le secours de personne. À la chute du jour, lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et seraient dans l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais inaperçu auprès de la sentinelle, je me glisserais par l'une des écoutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.
Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison et troublait mon espoir: l'Inca resterait-il jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas retrouvé par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse introduit dans ma cachette?
Je dois avouer que la première de ces craintes n'était pas des plus vives; l'écriteau, qui la veille avait attiré mes regards, était au même endroit, et c'était toujours demain que le vaisseau devait partir. Il y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient à l'Inca, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait été fixé. J'avais donc à peu près l'assurance que mon navire ne mettrait à la voile au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y entrer à la nuit close.
Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi, la crainte qu'il m'inspirait s'évanoui également. Les gens de la ferme ne s'apercevraient de mon absence qu'après la journée faite; ils n'auraient pas d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le temps de se consulter, d'arriver à la ville, en supposant qu'on devinât la route que j'avais prise, et je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques de mon oncle se mettraient sur ma piste.
Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai plus qu'à prendre les dispositions nécessaires à l'accomplissement de mon entreprise.
Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau, il me faudrait y rester vingt-quatre heures, même davantage, sans révéler ma présence, et je ne pouvais pas être jusque-là sans manger. Mais comment faire pour se procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et vous savez qu'on n'achète rien sans argent.
Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant valait m'en séparer.
Je sortis du monceau de caisses et de futailles où j'avais trouvé asile, et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement, et après avoir débattu le prix pendant quelques minutes, je reçus un shilling; et ce fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gréé valait de cinq à six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en serais pas défait, même pour une somme plus forte; mais le juif auquel je m'étais adressé vit à mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et comme tous ses pareils il spécula sans honte sur l'embarras où je me trouvais.