Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient considérables, et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entière: j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi, je bourrai mes poches de mon emplète, et je retournai m'asseoir au milieu des colis où j'avais passé une partie du jour. C'était l'heure où l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon biscuit de manière à singulièrement alléger ma cargaison.

Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flâner aux environs du vaisseau, afin de reconnaître les lieux; je voulais m'assurer de l'endroit où il était le plus facile d'escalader le bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus sûrement d'arriver à mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'était bien égal; ils ne pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le quai, et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient pas mes intentions. En supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en profiterais pour leur répondre, et cela me donnerait le temps de mieux voir ce que je voulais observer.

Je quittai de nouveau ma place, et me promenai çà et là, d'un air d'indifférence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre attention à ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face de l'Inca, et m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait toucher à sa fin; car le pont du navire était presque au niveau du quai, preuve que son chargement était à peu près complet. Toutefois la hauteur du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je vis néanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon, une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que je m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur. À vrai dire, il me faudrait mille précautions pour ne pas faire de bruit en exécutant mon escalade; j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez profondes, ou si j'éveillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle; je serais pris, soupçonné, peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir.

Un calme profond régnait à bord de l'Inca. Pas une parole, pas l'ombre d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé; mais personne ne travaillait, les abords de l'écoutille et le passavant étaient déserts. Où pouvaient être les matelots?

J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au navire; de ce poste avancé j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap bleu, ni les vêtements tachés de graisse de l'équipage.

Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui s'entretenaient de chose et d'autre. J'en étais là quand un individu apparut tout à coup à l'ouverture du passavant. Il portait un vase énorme où fumait quelque chose; c'était sans doute de la viande, et je compris pourquoi on avait déserté l'embelle.

Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée qui me passait dans la tête, je franchis l'embarcadère, et me glissai furtivement sur l'Inca. J'aperçus les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis sur le tourniquet, les autres sur le pont même, tous ayant leur couteau à la main et leur assiette sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne tourna les yeux de mon côté.

«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même; puis, entraîné par une force irrésistible, je traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers le grand mât.

J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille; c'est ce que j'avais voulu. On en avait retiré l'échelle; mais il s'y trouvait la corde qui avait servi à descendre les marchandises; elle était attachée au palan, et atteignait au fond de la cale.

Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à deux mains, je glissai jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne étoile voulut que je ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai belle; j'en fus quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale un peu plus tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout immédiatement, et après avoir grimpé sur des ballots et des caisses qui n'étaient pas encore à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse futaille, où je me blottis dans l'ombre.