Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif; mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau; où trouver des aliments?
C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.
Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine, et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.
Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma bonne lame s'enfonça dans la douelle.
J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne pensais même pas à la lumière qui me manquait.
Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais j'avais la certitude que j'avançais dans mon œuvre, et je n'en demandais pas davantage.
La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un redoublement de prudence.
Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation que j'avais faite.
Ma main trembla, mon cœur battit avec violence, ce fut un moment d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit: était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité.
Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.