Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement; j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit et du fromage.

Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié.

Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion, j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me gênât plus, je me recouchai sur les planches.

Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la futaille et de me procurer de l'eau.

Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place à la joie la plus vive.

Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur; c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en servir pour arriver au but que je me proposais.

C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë, solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts, n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne.

Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau, c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts faits qu'il m'a permis d'accomplir.

Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin d'en attaquer le chêne.

Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions; vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine.