La mare de la basse-cour me sembla trop étroite, et je me mis en quête d'une pièce d'eau assez vaste pour que mon navire pût faire valoir la supériorité de sa marche.
Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me plus à nommer un lac, et dont les ondes, aussi transparentes que le cristal, étaient ridées à la surface par une brise imperceptible, mais cependant suffisante pour gonfler les voiles de mon sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y fusse arrivé pour le recevoir.
Que de fois nous avons lutté de vitesse, dans ces courses où j'étais vainqueur ou vaincu, suivant que la brise était plus ou moins favorable à mon embarcation!
Il faut vous dire que ce bel étang, près duquel j'ai passé les heures les plus joyeuses de mon enfance, était situé dans un parc du voisinage, et appartenait par conséquent au propriétaire du parc. Celui-ci néanmoins était assez bon pour permettre aux habitants de la commune de se promener chez lui autant que bon leur semblait, et n'empêchait ni les petits garçons de faire naviguer leurs bateaux sur le bassin, ni les hommes de jouer à la balle dans l'une de ses clairières, pourvu que l'on ne touchât pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et qu'on respectât les arbrisseaux qui formaient les massifs. Tout le monde était si reconnaissant de la bonté du propriétaire, que je n'ai jamais entendu dire qu'on eût fait le moindre dégât chez lui.
Ce parc existe toujours, vous en connaissez les murs; mais l'excellent homme qui le possédait autrefois est mort depuis de longues années; il était déjà vieux à l'époque dont je vous parle, et qui date de soixante ans.
Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur le bassin une demi-douzaine de cygnes, et d'autres oiseaux aquatiques dont l'espèce était rare. C'était pour les enfants un grand plaisir que de donner à manger à ces jolies créatures; quant à moi je n'allais jamais au parc sans avoir les poches pleines.
Il en résulta que ces oiseaux, particulièrement les cygnes, étaient devenus si familiers qu'ils venaient chercher ce que nous leur présentions, et nous mangeaient dans la main, sans la moindre frayeur.
Nous avions surtout une manière extrêmement amusante de leur donner la pâture: le bord du petit lac s'élevait, d'un côté, à plus d'un mètre; l'eau était profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour ainsi dire à pic, il était presque impossible de la gravir. C'est là que nous attirions les cygnes, qui, du reste, y venaient d'eux-mêmes lorsqu'ils nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau de pain au bout d'une baguette fendue, et tenant cette baguette au-dessus des oiseaux, à la plus grande hauteur possible, nous avions la joie de voir les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air de temps en temps pour saisir la bouchée de pain, absolument comme un chien aurait pu le faire.
Un jour, étant arrivé de très-bonne heure sur la bord du petit lac, je n'y trouvai pas mes camarades. J'avais mon petit bateau sous le bras; je le lançai comme d'habitude, et me disposai à le rejoindre sur l'autre rive, au moment où il y aborderait.
C'était à peine s'il y avait un souffle dans l'air, et mon petit sloop marchait avec lenteur; je n'étais donc pas pressé, et je me mis à flâner sur le bord du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas oublié les cygnes; ils étaient mes favoris, et je crains bien, quand j'y pense, que mon affection pour eux ne m'ait poussé plus d'une fois à commettre de légers vols; il faut avouer que les tranches de pain qui remplissaient mes poches avaient été, ce jour-là, prises en cachette au buffet.