Quelle que soit la manière dont je me les étais procurées, toujours est-il que les tartines étaient nombreuses, et qu'en arrivant à l'endroit où la berge s'élevait tout à coup, je m'y arrêtai pour distribuer aux cygnes leur pitance quotidienne.

Tous les six, les ailes frémissantes, le cou fièrement arqué, traversèrent le bassin pour venir à ma rencontre, et furent bientôt devant la place que j'occupais. Le bec ouvert et tendu, les yeux ardents, ils épièrent mes moindres gestes, et prirent une à une les bouchées de pain que je tenais au-dessus de leurs têtes. J'avais presque vidé mes poches, quand la motte de terre sur laquelle j'étais perché se détacha brusquement et glissa dans le bassin.

Je tombai dans l'eau en faisant le même bruit qu'une pierre, et comme elle, je serais allé au fond, si ma chute ne s'était faite au milieu des cygnes, qui furent sans doute extrêmement étonnés.

Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation, qui se retrouve chez toutes les créatures, me fit lutter contre le péril. J'étendis les mains au hasard, et cherchant, comme tous les noyés, à saisir un objet quelconque, ne fût-ce même qu'un brin de paille, je rencontrai quelque chose dont je m'emparai vivement, et à laquelle je m'attachai avec la force du désespoir.

À mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles avaient été pleins d'eau, et je savais à peine ce qui se passait autour de moi. J'entendais le bruit que faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais ce n'est qu'au bout d'un instant que j'eus conscience d'avoir saisi la patte du plus gros et du plus vigoureux de la bande. La peur avait décuplé ses forces et il me traînait rapidement vers l'autre bord, en agitant les ailes comme s'il eût cherché à s'envoler. Je ne sais pas comment aurait fini l'aventure, si le voyage que l'oiseau me faisait faire avait duré longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas. Il est facile de deviner quel événement tragique eût terminé cet épisode; l'eau pénétrait dans ma bouche, elle m'entrait dans les narines, je commençais à perdre connaissance, et je serais mort en moins de quelques minutes.

Juste au moment critique où je sentais la vie m'abandonner, quelque chose de rude me froissa les deux genoux; c'était le gravier qui se trouvait au fond du lac, et je n'avais plus qu'à me relever pour avoir la tête au-dessus de l'eau.

Je n'hésitai pas une seconde, ainsi que vous le pensez bien; j'étais trop heureux de mettre un terme à cette promenade périlleuse, et je lâchai la patte de mon cygne, qui s'envola immédiatement, et qui s'éleva dans l'air en jetant des cris sauvages.

Je lâchai la patte de mon cygne qui s'envola immédiatement.

Quant à moi, j'étais debout, n'ayant plus d'eau que jusqu'à l'aisselle, et après un nombre considérable d'éternuments, compliqués de toux et de hoquets, je me dirigeai en chancelant vers la rive, où je remis pied à terre avec satisfaction.