Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien mangé qui me fît autant de plaisir. Un second, un troisième, un quatrième furent engloutis; peut-être le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais trop faim pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas dont j'ai gardé le meilleur souvenir.
À la jouissance qu'on éprouve à manger quand on a faim, et Dieu sait comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma découverte; plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à l'heure m'était bien et dûment épargnée; la Providence m'avait sauvé la vie. Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville qui pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr.
Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de biscuits, je peux supporter ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand même il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette idée par l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes.
Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonçai les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de délices qu'un avare plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper, d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les tirer de la caisse, de les y remettre, de les placer avec ordre pour les déranger de nouveau et les replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps à se calmer.
Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on échappe à la mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances imprévues, de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont point de dénoûment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en nous est inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tête, ou bien être foudroyés par la joie.
Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu après l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'étais fou.
Je ne sais pas combien de temps auraient duré mes transports sans un fait qui les calma tout à coup en me forçant à réfléchir: l'eau s'échappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché de l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches, et sans doute elle coulait depuis la dernière fois que j'avais bu, car je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était possible que je l'eusse oublié dans mon ivresse, et la perte devait être considérable.
Une heure avant je m'en serais moins inquiété; j'aurais toujours eu plus d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais à vivre; mais à présent c'était une chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs mois enfermé près de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'était indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on fût au port? Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais cru sorti, et ne serais préservé de la faim que pour subir une mort plus douloureuse.
J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le chiffon; et dès que celui-ci fut à sa place je me mis en devoir de le remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.
Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapté à l'ouverture qu'il devait clore.