Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau qu'il m'avait donné.

Mais combien du précieux liquide avais-je perdu?

Je me reprochais amèrement ma négligence, et je regrettais d'avoir percé la futaille aussi bas. C'était cependant une mesure de précaution; d'ailleurs à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre pensée que de boire le plus tôt possible.

Il était encore bien heureux que je me fusse aperçu de la fuite de l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en serait pas resté pour une semaine.

Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que l'avais faite. Il me fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau à différents endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne me permirent pas déjuger avec exactitude de la différence des sons. Je crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me causaient une anxiété pénible. Heureusement que l'ouverture de la futaille n'était pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer, et à cette époque il n'était guère plus gros qu'une plume de cygne. Il fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât par un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler quand j'avais bu la dernière fois. Il ne me semblait pas qu'il y eût longtemps; mais dans l'état d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais alors je n'étais pas à même d'apprécier la durée des heures, et j'échouai dans mes calculs.

Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers, tous les préposés aux caves des docks savent reconnaître la quantité de liquide renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à la jauge; seulement j'ignorais leur procédé.

Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir, qu'enfermée dans un tube, l'eau remonte toujours à une hauteur égale à celle d'où elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché à l'ouverture de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où cette dernière était pleine.

Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune espèce, et ne m'arrêta pas davantage à ce procédé.

Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en vint une autre d'une exécution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout d'abord. C'était de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle ne l'était déjà, puis successivement jusqu'à l'endroit où l'eau cesserait de couler. Je saurais alors à quoi m'en tenir. Si je commençais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec une cheville, et ainsi des autres.

Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en étais pas fâché; le travail fait passer le temps, et une fois occupé, je songerais moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.