Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pensé à l'une de mes bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me répugnait de m'en servir pour cet usage.

Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais bu sans scrupule; mais à présent que j'avais de l'eau, je pouvais boire à mon aise, et faire le délicat. Cependant j'en vins à me dire qu'on peut nettoyer une chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois qu'il fallait boire.

J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une idée bien meilleure me passa par la tête; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me servait de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà remarqué; l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en pénétrer l'étoffe; et j'étais obligé de l'en ôter comme j'aurais fait d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme quelconque, et m'en servir au besoin.

Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant de service qu'un verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais je bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans perdre une goutte du précieux liquide dont ma vie dépendait.

CHAPITRE XXXV.

Disparition mystérieuse.

J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus de ne pas dîner ce jour-là; mais la faim m'empêcha d'accomplir cette bonne résolution. Trois heures ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant aux environs de ma caisse, et me trouvai bientôt un biscuit à la main. Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de garder le reste pour mon souper.

Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de côté, et je mangeai la seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau.

Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse pas une goutte d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été facile, puisque j'en avais une tonne à ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement je n'aimais pas les liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je n'avais pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe de cette eau-de-vie de qualité inférieure que l'on embarque pour les matelots. J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donné des nausées, mais tellement enflammé la bouche et l'estomac, que j'avais bu deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette épreuve m'avait suffi pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie de recommencer.

Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma montre et mon envie de dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit.