Ce dernier acte de ma journée consistait à changer de position, et à tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me préserver du froid.
J'avais été gelé pendant la première semaine, car nous étions partis en hiver, et la découverte de cette bonne grosse étoffe m'avait été fort précieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en jour; et le lendemain de la tempête j'eus à peine besoin de me couvrir.
Ce brusque changement de température me surprit tout d'abord; mais avec un peu de réflexion, je me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous approchons de la zone torride.
Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les plus brûlantes de nos plus beaux étés. On m'avait dit également que le Pérou était une contrée méridionale; et pour y arriver il fallait sans aucun doute franchir cette zone ardente.
Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y avait à peu près une quinzaine que nous étions sortis du port; en supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions être bien loin des côtes de la Grande-Bretagne, et par conséquent avoir changé de climat.
Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait fait naître, m'avaient occupé toute la soirée; j'étais enfin arrivé à la conclusion que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il était dix heures, je me disposai à souper.
Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et j'étendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de côté. Il y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait la cale, et qui passait au-dessus de ma tête, une sorte de tablette où je plaçais mon couteau, ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de lumière pour y trouver ce que j'y mettais.
Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise lorsqu'en étendant la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé.
J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place; mon calendrier s'y trouvait également, ainsi que les bouts de cuir dont je m'étais servi pour diviser ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau que je conservais pour ma collation du soir.
L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en être sûr, j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'étoffe qui me servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que je ne portais plus et qui gisaient à côté de mon lit; je ne laissai pas un pouce de ma cellule sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai de biscuit nulle part.