C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté de sa disparition, qui me faisait mettre tant d'activité dans mes recherches. Qu'avait pu devenir ce biscuit?
Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants où je commençais à le croire. Peut-être, dans un moment de distraction, l'avais-je avalé sans y penser. Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le souvenir; et la chose ne m'avait pas profité; car mon estomac n'était pas moins vide que si je n'avais rien mangé depuis le matin.
Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir réservé pour le soir une moitié que j'avais mise entre ma tasse et mon couteau. Il fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y était plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais pas avoir fouillé sur la tablette, jusqu'au moment où j'avais voulu prendre l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre, s'il fût tombé de sa place, je l'aurais trouvé en cherchant sur mon tapis. Il n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de ce côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche fût plus unie.
Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit autrement. Si je l'avais mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si peu de réflexion; car ce moment d'absence m'avait privé de tout le bénéfice du repas.
Je fus longtemps à me demander si je tirerais un autre biscuit de la caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim était vive, la tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la question, et, appelant toute ma fermeté à mon aide, j'avalai mon eau claire, replaçai ma tasse sur la tablette, et m'étendis sur ma couche.
CHAPITRE XXXVI.
Un odieux intrus.
Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'étais préoccupé de la disparition mystérieuse de mon biscuit. Je dis mystérieuse, parce que j'étais convaincu de ne l'avoir pas mangé; il fallait s'expliquer le fait d'une autre manière. Je n'y pouvais rien comprendre; j'étais seul dans la cale; personne n'y pénétrait; qui donc aurait pu toucher à mon biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de mon rêve? peut-être avait-il existé. Je n'étais pas allé au fond de la mer, pas plus que je n'étais mort, je l'avais rêvé, c'était incontestable; mais ce n'était pas une raison pour que le reste de mon cauchemar fût un mensonge, et le crabe qui avait rampé sur moi, avait pu manger mon souper.
Ce n'était pas sa nourriture habituelle, je le savais bien; mais à fond de cale, et n'ayant pas de choix, il avait pu se nourrir de biscuit à défaut d'autre chose.
Ces réflexions, et la faim qui me dévorait, me tinrent éveillé pendant longtemps; je finis toutefois par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil, d'où je me réveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq minutes.