Quand la mer était calme, j'entendais mes rats courir au dehors en créatures affairées, trottiner sur les caisses, grignoter les marchandises et pousser de temps en temps des cris de rage, comme s'ils s'étaient dévorés entre eux. Mais leur voix et leurs pas ne me causaient plus de terreur, depuis que j'avais le certitude qu'ils ne viendraient plus dans ma cabine.
Lorsque par hasard j'étais forcé de déranger mes tampons, j'avais bien soin de les replacer au plus vite, pour que les fines créatures ne pussent pas même se douter qu'une issue avait été libre. Mais s'il me rassurait contre l'invasion étrangère, ce calfeutrage était, d'autre part, une cause de grande souffrance. La chaleur était excessive, et comme pas un souffle d'air ne pénétrait dans ma cellule, j'étais comme dans un four. Nous étions probablement sous l'équateur, tout au moins dans la région des tropiques, et c'est à cela que nous devions notre atmosphère paisible; car sous cette latitude le vent est bien plus calme que dans la zone tempérée. Une fois cependant nous y éprouvâmes une tempête qui dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme à l'ordinaire du soulèvement des flots, et je crus encore que nous allions faire naufrage.
Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'étais habitué au mouvement des vagues, mais je fus horriblement bousculé par le roulis, poussé contre la futaille, rejeté contre le flanc du navire, et meurtri comme si j'avais reçu la bastonnade. Les secousses du bâtiment faisaient jouer les caisses et les barriques; mes tampons se dérangeaient et finissaient par tomber; la peur de l'invasion me reprenait aussitôt, et je passais tout mon temps à me relever de mes chutes, pour boucher les crevasses qui se renouvelaient sans cesse.
Mieux valait, après tout, s'occuper à cela que de n'avoir rien à faire; la nécessité d'entretenir mes remparts m'aida à passer le temps; et les deux jours que dura la tempête, y compris le soulèvement des flots qui en est la suite, me parurent beaucoup moins longs que les autres. Je souffrais bien davantage quand il me fallait rester oisif, en proie aux tortures que l'isolement et les ténèbres me causaient alors, et qui devenaient si vives que je craignais d'en perdre la raison.
Vingt jours s'étaient écoulés depuis que j'avais établi mon bilan; je le voyais à la taille qui me servait d'almanach. Sans cette indication, j'aurais pensé qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas dire trois ans, tant les journées m'avaient paru longues.
Pendant ce temps-là, j'avais strictement observé la loi que je m'étais faite à l'égard de ma nourriture. Malgré la faim que j'avais eue, et qui souvent m'aurait permis d'absorber en une fois la part de toute la semaine, je n'avais jamais excédé ma ration. Que d'efforts cette observance rigoureuse m'avait coûtés! Combien chaque jour il me fallait de courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre à part la moitié qui s'attachait à mes doigts, et que réclamait mon estomac! Mais j'avais triomphé de moi-même, à l'exception du lendemain de la première tempête, où, il vous en souvient, j'avais mangé quatre biscuits en un seul repas; et je me félicitais d'avoir bravé les exigences d'un appétit dévorant.
Quant à la soif, je n'en avais pas souffert; ma ration d'eau était suffisante, et plus d'une fois je ne l'avais pas même absorbée complétement.
J'en étais là, quand la provision de biscuits que j'avais faite, se trouva enfin épuisée. «Tant mieux, pensais-je, c'est une preuve que le vaisseau marche, puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant de moins à passer dans mon cachot.» Il fallait retourner au magasin, reprendre des biscuits pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord retirer la pièce de drap qui me fortifiait de ce côté.
Chose bizarre! tandis que je procédais à cette opération, une anxiété singulière s'empara de mon esprit, ma poitrine se serra: c'était le pressentiment d'un grand malheur, ou plutôt l'effroi causé par un bruit que je ne pouvais attribuer qu'à mes odieux voisins. Bien souvent, et même près qui toujours, des bruits semblables avaient résonné autour de ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette impression, et vous allez le comprendre: les grignotements que j'entendais alors m'arrivaient de la caisse où étaient mes biscuits.
C'est en tremblant que je retirai l'étoffe qui masquait mon garde-manger; en tremblant de plus en plus que j'étendis les mains pour les plonger dans la boîte.