J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte.

J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque je le vis s'approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai subitement d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché par le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait pour dévorer cette proie; mais mon espoir fut de très courte durée: le monstre ne jeta qu'en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa vitesse, sans dévier de la ligne droite.

J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas à cette époque de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès que je dois à la vélocité de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir de courir en ce moment? Je ne faisais en somme que m'affaiblir pour la lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire; et la prudence me commandait de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à l'ennemi.

Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque mes yeux s'arrêtèrent soudainement sur un objet qui m'éblouit. Sans le savoir, j'étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l'eau m'éblouissait.

Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon cerveau. J'étais comme l'homme qui se noie et s'accroche à un fétu de paille. Le monstre était maintenant sur mes talons: l'instant d'après, le combat devait commencer.

--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux me battre dans l'eau; cela me donnera peut-être un avantage; peut-être pourrai-je me dérober en plongeant.

Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au milieu du lac. Je n'avais de l'eau que jusqu'au genou; mais, en me déplaçant de quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.

Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en constatant que l'ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas se soucier de me suivre! Mon étonnement était encore plus grand que ma joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui est excellent nageur, et j'en avais vu plus d'un passer des lacs plus profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le courant. Qu'était-ce donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais le deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai davantage jusqu'à ce que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul instant de vue mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l'air de ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après m'avoir considéré longtemps, il se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin de chercher l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.

La distance qui nous séparait n'excédait pas deux cents pas, car le lac n'en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L'ours aurait pu m'atteindre aisément s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.