L'ours avait fait halte au bord du lac.

A part la crainte que m'inspirait la présence du monstre, ma position n'était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil, l'eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments, l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car il s'arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l'eau, balançait ses avant-mains comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque distance dans la prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau, comme s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il passerait de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre; mais il s'obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s'il avait lu ma pensée dans mes yeux.

Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne bougeai pas. A la fin je fus récompensé de ma constance. L'ours avait fait une nouvelle échappée dans la prairie; cette fois il remarqua l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la tête, tenant dans sa gueule le reste de l'animal qu'il traîna jusqu'au gouffre. Une minute après, il avait disparu.

VII

LA LUTTE.

Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu'il me restait à faire. J'étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour de l'ours. Il pouvait fort bien s'être contenté de porter l'antilope dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin ou de le cacher dans leur retraite. D'ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour dévorer l'antilope.

J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car il m'était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste, j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l'abandonner, à la laisser en péril. Plutôt que de me séparer d'elle, j'aurais vingt fois risqué ma vie. Mais comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par mon ennemi.

Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler plus exactement, une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage?