Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi conçue:

«Mon cher Worfield.

Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps, pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce billet vous dira où il l'a vu.

Tout à vous.
Manuel de Favia.»

Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli quelque légende fantastique sur ces mustangs dont rien n'égale la vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses, défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur de neige fraîchement tombée.

C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt à me servir de guide.

Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.

Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso.

Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que devait leur réserver une chasse si aventureuse.

Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption.

Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.

Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus rapide de tous sont deux choses bien différentes.