La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et, comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes; d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés, des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres, car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau.

Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception. Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler.

Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli.

Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions. Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui accompagnent la domestication.

Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie!

Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb, m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir. Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut, comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.

Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs compagnons dans leur affolement.

Le troupeau volait à sa suite.