Le sol était béant comme la suite d'un déchirement produit par un tremblement de terre.

Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai une exclamation qui attestait que le charme était rompu.

Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais. C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond, une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom de barrancas. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire, il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait.

La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère.

Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest. Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop.

Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour.

Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état que moi.

Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent.

Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette direction.