J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même escarpement.
Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la barranca.
Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que tout le reste.
Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra. Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac; seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.
Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement. Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.
Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d'avancer, elle recula, effarée!
Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour, j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre à peu d'agrément.
Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés; je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.
Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à peu je me plongeai dans le sommeil.