Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent; chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite, car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes, le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits. L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit, comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de chasseurs d'hommes.
XXIII
EL-SOL ET LA LUNA.
—Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois le docteur qui nous appelle.
Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui nous servaient de sièges.
—Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.
—Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon goup te main.
—Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le.
—Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé, avec une multitude de viandes.
Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup à cuire et à manger.