Je fis cette question avec un peu d'hésitation, pensant qu'il pouvait y avoir quelque particularité sur laquelle on ne pouvait me répondre.
—En partie, répondit Séguin, par reconnaissance envers moi, je suppose. J'ai sauvé El-Sol des mains des Navajoes quand il était enfant. Peut-être y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant vouloir détourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis Indiens. Vous allez être compagnons pendant un certain temps. C'est un homme instruit; il vous intéressera. Prenez garde à votre coeur avec la charmante Luna.—Vincent! Allez à la tente du chef Coco, priez-le de venir prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec lui.
Le serviteur se mit rapidement en marche à travers le camp. Pendant son absence, nous nous entretînmes du merveilleux coup de fusil tiré par l'Indien.
—Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Séguin, sans mettre sa balle dans le but. Il y a quelque chose de mystérieux dans une telle adresse. Son coup est infaillible, et il semble que la balle obéisse à sa volonté. Il faut qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indépendant de la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les seuls à qui je connaisse cette singulière puissance.
Ces derniers mots furent prononcés par Séguin comme s'il se parlait à lui-même; après les avoir prononcés, il garda quelques moments le silence, et parut rêveur. Avant que la conversation eût repris, El-Sol et sa soeur entrèrent dans la tente, et Séguin nous présenta l'un à l'autre. Peu d'instants après, El-Sol, le docteur, Séguin et moi étions engagés dans une conversation, très-animée.
Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre, ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport à la terrible dénomination du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu guerrière de la botanique: les rapports de famille des différentes espèces de cactus! J'avais étudié cette science, et je reconnus que j'en savais moins à cet égard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappé de cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y réfléchis plus tard, du simple fait qu'une telle conversation eût pris place entre nous, dans ce lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures durant, nous demeurâmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets du même genre. Pendant que nous étions ainsi occupés, j'observais, à travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, à la lumière qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe brodé, pendant sur la poitrine.
La Luna était assise près de son frère, cousant des semelles épaisses à une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air préoccupé, et de temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune apparence de dissimulation, et sortit. Un instant après, elle revint, et je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit à son ouvrage.
El-Sol et sa soeur nous quittèrent enfin, et peu après, Séguin, le docteur et moi, roulés dans nos sérapés, nous nous laissions aller au sommeil.