—C'est vrai comme l'Écriture. Je sais très-bien cela; mais les Indiens viendront remplir leurs outres à cette source quand ils passeront pour se rendre dans le sud. Et comment prétendez-vous aller auprès de cette source avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voilà ce que l'Enfant ne comprend pas bien clairement.
—Vous avez raison, Rubé. Nous ne pouvons pas approcher de la source du Pinon sans laisser nos traces, et il est évident que l'armée des Indiens fera halte ici.
—Je ne vois rien de mieux à faire pour nous que de traverser la prairie. Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'à ce qu'il soient passés. Ainsi, dans l'idée de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut faire cela avec sûreté, mais pas un régiment tout entier de cavalerie.
—Et les autres: les laisserez-vous ici?
—Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest, les hauteurs des Mesquites. Il y a là un ravin, à peu près à vingt milles de ce côté du sentier de guerre. Là, ils trouveront de l'eau et de l'herbe, et pourront rester cachés jusqu'à ce qu'on aille les prévenir.
—Mais pourquoi ne pas rester ici auprès de ce ruisseau, où il y a aussi de l'eau et de l'herbe à foison.
—Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit lui-même cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire disparaître toutes les traces de notre passage avant de quitter cette place.
La force des raisonnements de Rubé frappa tout le monde, et principalement Séguin qui résolut de suivre entièrement ses avis. Les hommes qui devaient se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec l'atajo, prit la direction du nord-est, après que l'on eut enlevé toute les traces de notre séjour auprès du ruisseau. La grande troupe se dirigea vers les monts Mesquites, à dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau. Là ils devaient rester cachés près d'un cours d'eau bien connu de la plupart d'entre eux, et attendre jusqu'à ce qu'on vint les chercher pour nous rejoindre. Le détachement d'observation, dont je faisais partie, se dirigea à l'ouest à travers la prairie. Rubé, Garey, El-Sol et sa soeur, plus Sanchez, un ci-devant toréador et une demi-douzaine d'autres composaient ce détachement, placé sous la direction de Séguin lui-même.
Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions déferré nos chevaux et rempli les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent être prises pour celles des mustangs sauvages. Cette précaution était nécessaire, car notre vie pouvait dépendre d'une seule empreinte de fer de cheval. En approchant de l'endroit où le sentier de guerre coupait la prairie, nous nous écartâmes à environ un demi-mille les uns des autres. De cette façon, nous nous dirigeâmes vers le Pinon, près duquel nous nous réunîmes de nouveau, puis nous suivîmes le pied de la montagne en inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignîmes la fontaine après avoir couru toute la journée pour traverser la prairie. La position de la source nous fut révélée par un bouquet de cotonniers et de saules. Nous évitâmes de conduire nos chevaux près de l'eau; mais ayant gagné une gorge dans l'intérieur de la montagne, nous nous y engageâmes et prîmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (nut-pine), où nous passâmes la nuit. Aux premières lueurs du jour, nous fîmes une reconnaissance des lieux. Devant nous était une arête peu élevée couverte de rochers épars et de pins-noyers disséminés. Cette arête formait la séparation entre le défilé et la plaine. De son sommet, couronné par un massif de pins, nous découvrions l'eau et le sentier, et notre vue atteignait jusqu'aux Llanos qui s'étendaient au nord, au sud et à l'est. C'était justement l'espèce d'observatoire dont nous avions besoin pour l'occasion. Dès cette matinée, il devint nécessaire de descendre pour faire de l'eau. Dans ce but, nous nous étions munis d'un double baquet mule et d'outres supplémentaires. Nous allâmes à la source, et remplîmes tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la terre humide. Toute la journée nous fîmes faction, mais pas un Indien ne se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos, vinrent boire à une des branches du ruisseau, et retournèrent ensuite aux verts pâturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous était facile de les approcher à portée de fusil; mais nous n'osions pas les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la piste par le sang répandu. Sur le soir, nous retournâmes encore à la provision d'eau, et nous fîmes deux fois le voyage, car nos animaux commençaient à souffrir de la soif. Nous prîmes les mêmes précautions que la première fois.
Le lendemain, nos yeux restèrent anxieusement fixés sur l'horizon, au nord. Séguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions découvrir la prairie jusqu'à une distance de près de trois milles; mais l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisième jour se passa de même, et nous commencions à craindre que les ennemis n'eussent pris un autre sentier. Une autre circonstance nous inquiétait: nous avions consommé presque toutes nos provisions, et nous nous voyions réduits à manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumée à d'énormes distances. Le quatrième jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillité de l'horizon, au nord. Nos provisions étaient épuisées, et la faim commençait à nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour l'apaiser. Le gibier abondait à la source et sur la prairie. Quelqu'un proposa de se glisser à travers les saules et de tirer une antilope ou un daim rayé. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.