Ce furent des jours pénibles pour moi. L'oisiveté développait les mauvais instincts de mes associés à demi sauvages. Des plaisanteries obscènes et des jurements affreux résonnaient continuellement à mes oreilles; je n'y échappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les découvertes scientifiques. Le Maricopa était aussi pour moi un agréable compagnon. Cet homme étrange avait fait d'excellentes études, et connaissait à peu prés tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur une très-grande réserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler de lui. Séguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire, s'occupant très-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dévoré d'impatience, et, à chaque instant, allait visiter le tasajo. Il passait des heures entières sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixés du côté de l'est. C'était le point d'où devaient revenir les hommes que nous avions laissés en observation au Pinon. Une azotea dominait les ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque après-midi, quand le soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle vue de la vallée; mais son principal attrait pour moi résidait dans l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement là; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas à cette hauteur. J'avais coutume d'étendre ma couverture près des parapets à demi écroulés, de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, à de douces pensées rétrospectives, ou à des rêves d'avenir plus doux encore. Un seul objet brillait dans ma mémoire; un seul objet occupait mes espérances. Je n'ai pas besoin de le dire, à ceux du moins qui ont véritablement aimé.
Je suis à ma place favorite, sur l'azotea. Il est nuit; mais on s'en douterait à peine. Une pleine lune d'automne est au zénith, et se détache sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain, ce serait la lune des moissons. Ici elle n'éclaire ni les moissons ni le logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats, n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On reconnaît son peu de densité à la netteté des objets qui frappent la vue, à l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur éloignement soit considérable, à la fermeté des contours qui se détachent sur le ciel. Je m'en aperçois encore au peu d'élévation de la température, à l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays favorable pour les personnes frappées d'étisie et de langueur. Si l'on savait cela dans les contrées populeuses! L'air, dégagé de vapeurs, est inondé par la lumière pâle de la lune. Mon oeil se repose sur des objets curieux, sur des formes de végétation particulières au sol de cette contrée. Leur nouveauté m'intéresse. A la blanche lueur, je vois les feuilles lancéolées de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le feuillage dentelé du cactus cochinéal. Des sons flottent dans l'espace; ce sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agréable frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre voisin, et remplit l'air d'une douce mélodie. La lune plane par-dessus tout; je la suis dans sa course élevée. Elle semble présider aux pensées qui m'occupent, à mon amour! Que de fois les poètes ont chanté son pouvoir sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'était une affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut et c'est une croyance. D'où vient cette croyance? d'où vient la croyance en Dieu? car ces sentiments ont la même source. Cette foi instinctive, si généralement répandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que notre esprit ne fût, après tout, que matière, fluide électrique? Mais, en admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influencé par la lune? Pourquoi n'aurait-il pas ses marées, son flux et son reflux aussi bien que les plaines de l'air et celles de l'Océan?
Couché sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je m'abandonne à une suite de rêveries sentimentales et philosophiques. J'évoque le souvenir des scènes qui ont dû se passer dans les ruines qui m'environnent; les faits et les méfaits des pères capucins entourés de leurs serfs chaussés de sandales. Ce retour au passé n'occupe pas longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des âges reculés, et ma pensée se reporte sur l'être charmant que j'aime et que j'ai récemment quitté: Zoé, ma charmante Zoé! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle à moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle après mon retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du haut de la terrasse solitaire? Mon coeur répondait: Oui! battant d'orgueil et de bonheur. Les scènes horribles que j'affrontais pour son salut devaient-elles se terminer bientôt? De longs jours nous séparaient encore, sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma vie.
Mais ce qui se passait autour de moi!… Je n'avais pas encore commis de crime; mais j'avais assisté passif à des crimes, dominé par la nécessité de la situation que je m'étais faite. Ne serais-je pas bientôt entraîné moi-même à tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui constituaient la vie habituelle des hommes dont j'étais entouré. Dans le programme que Séguin m'avait développé, je n'avais pas compris les cruautés inutiles dont j'étais forcé d'être le témoin. Il n'était plus temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres scènes de sang et de brutalité, jusqu'à l'heure où il me serait donné de revoir ma fiancée, et de recevoir comme prix de mes épreuves l'adorable Zoé.
Ma rêverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on s'approchait de la place où j'étais couché. J'aperçus deux hommes engagés dans une conversation animée. Ils ne me voyaient pas, caché que j'étais derrière quelques fragments de parapet brisé, et dans l'ombre. Quand ils furent plus près, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on ne pouvait pas se tromper à celui de son compagnon. C'était l'accent de Barney, sans aucun doute. Ces dignes garçons, ainsi que je l'ai déjà dit, s'étaient liés comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus. Quelques actes de complaisance avaient attaché le fantassin à son associé, plus fin et plus expérimenté;—ce dernier avait pris l'autre sous son patronage et sous sa protection.
Je fus contrarié de ce dérangement, mais la curiosité me fit rester immobile et silencieux. Barney parlait au moment où je commençai à les entendre.
—En vérité, monsieur Gaoudé, je ne donnerais pas cette nuit délicieuse pour tout l'or du monde. J'avais remarqué le petit bocal déjà: mais que le diable m'étrangle si j'avais cru que c'était autre chose que de l'eau claire. Voyez-vous ça! Aurait-on pensé que ce vieux loustic d'Allemand en apporterait un plein bocal et garderait comme ça tout pour lui! Vous êtes bien sûr que ç'en est?
—Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'aguardiente.
—Agouardenty, vous dites?
—Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairée plus d'une fois. Ça sent très-fort; c'est fort, c'est bon!