Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants plongé dans une méditation profonde.

Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté, les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre nous,—El-Sol, Séguin, Garey et moi,—avions dans nos ceintures la plus terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: le revolver de Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme.

—Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers Navajoès.

Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était la condition sine qua non de l'acceptation de l'échange par les Indiens; que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet. C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative désespérée. Voici ce qu'il disait:

Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines, peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever; peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même; c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle les avait informés de ce qui s'était passé dans le cañon avec les guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges et formulèrent leur assentiment à la proposition.

Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer.

Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous reprenions la négociation entamée.

XLV

BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.

Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient, mais ils ne se relâchaient en rien de leurs prétentions déraisonnables. Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui avaient l'âge de femme, ils consentaient à échanger tête contre tête; pour Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient deux contre un. De cette manière, nous ne pouvions délivrer que douze des femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils étaient décidés à ne pas faire plus, Séguin consentit enfin à cet arrangement, pourvu que le choix nous fût accordé parmi les prisonniers que nous voulions délivrer. Nous fûmes aussi indignés que surpris en voyant cette demande rejetée. Il nous était impossible de douter, désormais, du résultat de la négociation.