L'air était chargé d'électricité furieuse. La haine s'allumait sur toutes les figures, la vengeance éclatait dans tous les regards. Les Indiens nous regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaçant. Ils paraissaient triomphants, convaincus qu'ils étaient de leur supériorité. De l'autre côté, les chasseurs frémissaient sous le coup d'une indignation doublée par le dépit. Jamais ils n'avaient été ainsi bravés par des Indiens. Habitués toute leur vie, moitié par fanfaronnade, moitié par expérience, à regarder les hommes rouges comme inférieurs à eux en adresse et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposés à leurs bravades insultantes. C'était cette rage furieuse qu'éprouve un supérieur contre l'inférieur qui lui résiste, un lord contre un serf, le maître contre son esclave qui se révolte sous le fouet et s'attaque à lui. Tout cela s'ajoutait à leur haine traditionnelle pour les Indiens.
Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animées d'une telle expression. Leurs lèvres blanches étaient serrées contre leurs dents; leurs joues pâles, leurs yeux démesurément ouverts, semblaient sortir de leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui de la contraction des muscles. Leurs mains plongées sous leurs blouses, à demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignée de leurs armes; ils semblaient être, non pas assis, mais accroupis comme la panthère qui va s'élancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux côtés. Un cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.
Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces oiseaux étaient très-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'étaient point hommes à laisser percer une émotion soudaine; mais leurs regards nous parurent prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Était-ce donc un signal? Nous prêtâmes l'oreille un moment. Le cri fut répété, et quoiqu'il ressemblât, à s'y méprendre à celui de l'oiseau que nous connaissions tous très-bien (l'aigle à tête blanche), nous n'en restâmes pas moins frappés d'appréhensions sérieuses. Le jeune chef costumé en hussard s'était levé. C'était lui qui s'était montré le plus violent et le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractère et de moeurs très-dépravées, d'après ce que nous avait dit Rubé, il n'en jouissait pas moins d'un grand crédit parmi les guerriers. C'est lui qui avait refusé la proposition de Séguin, et il se disposait à déduire les raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eût besoin de nous les dire.
—Pourquoi? s'écria-t-il en regardant Séguin, pourquoi le chef, pâle est-il si désireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard, reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?
Il s'arrêta un moment comme pour attendre une réponse, mais Séguin garda le silence.
—Si le chef pâle croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne consentirait-il pas à ce qu'elle fût accompagnée par sa soeur, qui viendrait avec elle dans notre pays?
Il fit une pause, mais Séguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.
—Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle ainsi? Un chef parmi les Navajoès, parmi les descendants du grand Moctezuma, le fils de leur roi!
Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.
—Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour épouse? La fille d'un homme qui n'est pas même respecté parmi les siens; la fille d'un culatta [1]