Des vêtements flottants frappèrent mes yeux, au loin, sur la pente de la ravine, dans la direction du camp des Navajoès. C'étaient elles! toutes les trois montaient rapidement, chacune accompagnée et pressée par un sauvage. Mon premier mouvement fut de m'élancer après elles; mais, au même instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient sur nous au galop. C'eût été folie de suivre les prisonnières; je me retournai pour battre en retraite du côté où nous avions laissé nos captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux coups de feu sifflèrent à mes oreilles, venant de notre côté. Je levai les yeux et vis les chasseurs lancés au grand galop poursuivis par une nuée de sauvages à cheval. C'était la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti prendre, je m'arrêtai un moment à considérer la poursuite.
Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrêtèrent point; ils continuèrent leur course par le front de la vallée, faisant feu tout en fuyant. Un gros d'indiens se lança à leur poursuite; une autre troupe s'arrêta près des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout autour des murs. Cependant je m'étais caché dans le fourré de cactus; mais il était évident que mon asile serait bientôt découvert par les sauvages. Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et, en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entrée d'une cave, une étroite galerie de mine; j'y pénétrai et je m'y blottis.
XLVI
SINGULIÈRE RENCONTRE DANS UNE CAVE.
La cavité dans laquelle je m'étais réfugié présentait une forme irrégulière. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creusé d'étroites galeries, suivant les ramifications de la quixa…. La cave n'était pas profonde: la veine s'était trouvée insuffisante, sans doute, et on l'avait abandonnée. Je m'avançai jusque dans la partie obscure, puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche où je me blottis. En regardant avec précaution au bord de la roche, je voyais à une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, où les buissons étaient épais et entrelacés. A peine étais-je installé, que mon attention fut attirée par une des scènes qui se passaient à l'extérieur. Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux à travers les cactus, précisément devant l'ouverture. Derrière eux une demi-douzaine de sauvages à cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point encore aperçus. Je reconnus immédiatement Godé et le docteur. Ce dernier était le plus rapproché de moi. Comme il s'avançait sur les galets, quelque chose sortit d'entre les pierres à portée de sa main. C'était, autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le fourrer dans un petit sac placé à son côté.
Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'étaient pas à plus de cinquante yards derrière lui. Sans doute l'animal appartenait à quelque espèce nouvelle, mais le zélé naturaliste ne put jamais en donner connaissance au monde; il avait à peine retiré sa main, qu'un cri de sauvages annonça que lui et Godé venaient d'être aperçus. Un moment après, ils étaient étendus sur le sol, percés de coups de lance, sans mouvement et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ôté, le trophée sanglant fut arraché, et il resta gisant, le crâne dépouillé et rouge, tourné de mon côté. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprès du Canadien, son long couteau à la main. Quoique vraiment apitoyé sur le sort de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus m'empêcher d'observer avec curiosité ce qui allait se passer. Le sauvage s'arrêta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tête de sa victime. Il pensait sans doute à l'effet superbe que produirait une telle bordure attachée à ses jambards. Il paraissait extasié de bonheur, et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait juger que son intention était de dépouiller la tête tout entière. Il coupa d'abord quelques mèches à l'entour, puis il saisit une poignée de cheveux; mais avant que la lame de son couteau eût touché la peau, la chevelure lui resta dans la main et découvrit un crâne blanc et poli comme du marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lâcha la perruque, et, se rejetant en arrière, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades arrivèrent à ce cri; plusieurs, mettant pied à terre, s'approchèrent, avec un air de surprise, de l'objet étrange et inconnu.
L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se mirent tous à l'examiner avec une curiosité minutieuse. L'un après l'autre, ils vinrent considérer de près le crâne luisant et passer la main sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations étonnées. Ils replacèrent la perruque dessus, la retirèrent de nouveau, l'ajustant de toutes sortes de façons. Enfin, celui qui l'avait réclamée comme étant sa propriété ôta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa tête, sens devant derrière, il se mit à marcher fièrement, les longues boucles pendant sur sa figure. C'était une scène vraiment grotesque et dont je me serais beaucoup amusé en toute autre circonstance.
Il y avait quelque chose d'irrésistiblement comique dans l'étonnement des acteurs; mais la tragédie m'avait trop ému pour que je fusse disposé à rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Séguin peut-être mort! Elle perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre situation était terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais en sortir, et combien de temps j'échapperais aux recherches. Au surplus, cela m'inquiétait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guère à ma propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit même en dehors de la volonté; l'espérance me revint bientôt au coeur, et avec elle le désir de vivre. Je me mis à rêver. J'organiserais une troupe puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien même je devrais employer à cela des années entières, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais toujours fidèle! Elle ne pouvait pas oublier, Elle! Pauvre Séguin! les espérances de toute une vie détruites ainsi en une heure! et le sacrifice scellé de son propre sang! Je ne voulais cependant pas désespérer. Dût mon destin être pareil au sien, je reprendrais la tâche où il l'avait laissée. Le rideau se lèverait sur de nouvelles scènes, et je ne quitterais point la partie avant d'arriver à un dénoûment heureux ou, du moins, avant d'avoir tiré de ces maux une effroyable vengeance.
Malheureux Séguin! Je ne m'étonnais plus qu'il se fût fait chasseur de scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de sacré dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitié. Moi aussi, je ressentais cette haine implacable. Toutes ces réflexions passèrent rapidement dans mon esprit, car la scène que j'ai décrite n'avait pas duré longtemps. Je me mis alors à examiner tout autour de moi pour reconnaître si j'étais suffisamment caché dans ma niche. Il pouvait bien leur venir à l'idée d'explorer les puits de mine. En cherchant à percer l'ombre qui m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent été les scènes que je venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle épouvante. A l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdâtre. Je reconnus que c'étaient des yeux. J'étais dans la cave avec une panthère! ou peut-être avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon premier mouvement fut de me rejeter en arrière dans ma cachette. Je me reculai jusqu'à ce que je rencontrasse le roc.
Je n'avais pas l'idée de chercher à m'échapper. C'eût été me jeter dans le feu pour éviter la glace, car les Indiens étaient encore devant la cave. Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal, qui peut-être en ce moment se préparait à s'élancer sur moi. J'étais accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le saisis enfin, et, le dégainant, je me mis en attitude de défense. Pendant tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixé sur les deux orbes qui brillaient devant moi. Ils étaient également arrêtés sur moi, et me regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en détacher mes yeux, qui semblaient animés d'une volonté propre. Je me sentais saisi d'une espèce de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder, l'animal s'élancerait sur moi.