J'avais entendu parler de bêtes féroces dominées par le regard de l'homme, et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon vis-à-vis. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal était complètement invisible pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient incrustés dans de l'ébène. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans bouger, je supposai qu'il était couché dans son repaire, et n'attaquerait pas tant qu'il serait troublé par le bruit du dehors, tant que les Indiens ne seraient pas partis. Il me vint à l'idée que je n'avais rien de mieux à faire que de préparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'être d'une grande utilité dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet était à ma ceinture, mais il était déchargé. L'animal me permettrait-il de le recharger? Je pris le parti d'essayer.

Sans cesser de regarder la bête, je cherchai mon pistolet et ma poire à poudre; les ayant trouvés, je commençai à garnir les canons. J'opérais silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les ténèbres, et que, sous ce rapport, mon vis-à-vis avait l'avantage sur moi. Je bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaçai le canon chargé en face de la batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement dans les yeux. L'animal allait s'élancer! Prompt comme la pensée, je mis mon doigt sur la détente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien connue se fit entendre:

—Un moment donc, s… mille ton…! s'écria-t-elle. Pourquoi diable ne dites-vous pas que vous êtes un blanc? Je croyais avoir affaire à une canaille d'Indien. Qui diable êtes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh! non, vous n'êtes pas Billye, bien sûr.

—Non, répondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.

—Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait deviné plus vite que ça. Il aurait reconnu le regard du vieux nègre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah! pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambé! Il n'y en a pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas beaucoup.

—Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voilà ce que c'est que de laisser son rifle derrière soi. Si j'avais eu Targuts entre les mains, je ne serais pas caché ici comme un oposum effrayé. Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi; et je suis là, désarmé, démonté! gredin de sort!

Ces derniers mots furent prononcés avec un sifflement pénible, qui résonna dans toute la cave.

—Vous êtes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rubé en changeant de ton.

—Oui, répondis-je.

—Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parlé plus tôt. J'ai reçu une égratignure au bras, et j'étais en train d'arranger ça quand vous serez entré. Qui pensiez-vous donc que j'étais?