C'est à peine si je pourrais décrire cette danse quand bien même je l'aurais regardée, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait dit, elle était exécutée par les femmes de la tribu seulement. Des processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques, portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille placés sur une plate-forme élevée représentaient Moctezuma et la reine; autour d'eux s'exécutaient les danses et les chants. La cérémonie se terminait par une prosternation en demi-cercle devant le trône qui était occupé, à ce que je vis, par Dacoma et Adèle. Celle-ei me parut triste.
—Pauvre Séguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la protéger à présent. Son prétendu père, le chef-médecin, lui était peut-être attaché; il n'est plus là non plus, et….
Je cessai bientôt de penser à Adèle; d'autres sujets d'alarmes plus vives vinrent m'assaillir. Mon âme, aussi bien que mes yeux, se portait du côté du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit où on nous avait placés. Nous en étions trop loin pour reconnaître les traits de femmes blanches qui garnissaient les terrasses. Elle était là sans doute, mais je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi. C'est ce que je pensai alors.
Un Indien était au milieu d'elles. J'avais déjà vu Dacoma, avant le commencement de la danse, paradant fièrement devant elles dans tout l'éclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rubé, était brave, mais brutal et licencieux; mon coeur était douloureusement oppressé, quand on nous reconduisit à la place que nous occupions auparavant. Les sauvages passèrent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en fut pas de même pour nous. On nous fournissait à peine la nourriture suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se décidaient difficilement à se déranger pour nous donner de l'eau, bien que la rivière coulât à nos pieds.
Le jour revint et le festin recommença. De nouveaux bestiaux furent sacrifiés et d'énormes quartiers de viandes accrochés au-dessus des flammes. Dès le matin, les guerriers s'équipèrent, sans revêtir cependant le costume de guerre, et le tournoi commença. On nous conduisit encore sur le théâtre des jeux, mais on nous plaça plus loin dans la prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs vêtements des captives. Le temple était leur demeure. Sanchez l'avait entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait répété. Elles devaient y rester jusqu'au cinquième jour, lendemain de notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres devraient être tirées au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent cruelles à passer.
Quelquefois, je désirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis la réflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis à regarder le carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices d'équitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le cheval, et dans cette position lançaient la javeline ou la flèche droit au but. D'autres exécutaient la voltige sur des chevaux lancés à fond de train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient à bas de la selle au milieu d'une course rapide; ceux-là montraient leur adresse à manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers cherchaient à se désarçonner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen age. C'était, en fait, un très-beau spectacle: un grand hippodrome dans le désert. Mais je n'étais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec un intérêt croissant. Tout à coup il parut agité; sa figure prit une expression étrange: quelque pensée soudaine, quelque résolution subite venait de s'emparer de lui.
—Dites à vos guerriers, s'écria-t-il, s'adressant à un de nos gardiens, dans la langue des Navajoès, dites à vos guerriers que je ferais mieux que le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on manoeuvre un cheval. Le sauvage répéta ce que le prisonnier avait dit: peu après plusieurs guerriers à cheval l'entourèrent et l'apostrophèrent.
—Toi! un misérable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoès! Ha! ha! ha!
—Savez-vous aller à cheval sur la tète, vous autres?
—Sur la tête! comment?