Sanchez eut bientôt terminé ses préparatifs. Il noua solidement une peau de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui faisant décrire plusieurs fois de suite le même rond. Quand l'animal eut reconnu le terrain, le torero lâcha la bride, et fit entendre un cri particulier. Aussitôt le cheval se mit à parcourir le cercle au petit galop. Après deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et exécuta ce tour bien connu qui consiste à chevaucher la tête en bas, les pieds en l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les écuyers de profession, était nouveau pour les Navajoès qui semblaient émerveillés et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer maintes et maintes fois jusqu'à ce que le mustang pommelé fût en nage. Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un échantillon complet de son savoir-faire, et il réussit à les étonner au suprême degré. Quand le carrousel fut terminé et qu'on nous reconduisit au bord de la rivière, Sanchez n'était plus avec nous. Il avait gagné la vie sauve. Les Navajoès l'avaient pris pour professeur d'équitation.
LI
LA COURSE AUX MASSUES.
Le lendemain arriva. C'était le jour oû nous devions entrer en scène. Nos ennemis procédèrent aux préparatifs. Ils allèrent au bois, en revinrent avec des branches en forme de massues, fraîchement coupées, et s'habillèrent comme pour une course ou une partie de paume. Dès le matin, on nous conduisit devant la façade du temple. En arrivant, mes yeux se portèrent sur la terrasse. Ma bien-aimée était là; elle m'avait reconnu. Mes vêtements en lambeaux étaient souillés de sang et de boue; mes cheveux pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou, noirs de poudre; malgré tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de l'amour pénètrent tous les voiles.
Je n'essayerai pas de décrire la scène qui suivit. Y eut-il jamais situation plus terrible, émotions plus poignantes, coeurs plus brisés! Un amour comme le nôtre, tantalisé par la proximité! Nous étions presque à portée de nous embrasser, et cependant le sort élevait entre nous une infranchissable barrière; nous nous sentions séparés pour jamais; nous connaissions mutuellement le sort qui nous était réservé; elle était sûre de ma mort; et moi… Des milliers de pensées, toutes plus affreuses les unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les énumérer ou les dire? Les mots sont impuissants à rendre de pareilles émotions. L'imagination du lecteur y suppléera. Ses cris, son désespoir, ses sanglots déchirants me brisaient le coeur. Pâle et défaite, ses beaux cheveux en désordre, elle se précipitait avec frénésie vers le parapet comme si elle eût voulu le franchir. Elle se débattait entre les bras de ses compagnes qui cherchaient à la retenir; puis l'immobilité succédait aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entraînait hors de ma vue.
J'avais les pieds et les poings liés. Deux fois pendant cette scène j'avais voulu me dresser, ne pouvant maîtriser mon émotion: deux fois j'étais retombé. Je cessai mes efforts et restai couché sur le sol dans l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas duré dix secondes; mais que de souffrances accumulées dans un seul instant! C'était la condensation des misères de toute une vie.
Pendant près d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour de moi. Mon esprit n'était point absorbé, mais paralysé, mais tout à fait mort. Je n'avais plus de pensée. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les sauvages avaient achevé de tout préparer pour leur jeu cruel. Deux rangées d'hommes se déployaient parallèlement sur une longueur de plusieurs centaines de yards. Ils étaient armés de massues et placés en face les uns des autres à une distance de trois à quatre pas. Nous devions traverser en courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait réussi à franchir toute la ligne et à atteindre le pied de la montagne avant d'être repris, devait avoir la vie sauve. Telle était du moins la promesse!
—Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au toréro qui était près de moi.
—Non, me répondit-il sur le même ton. C'est un moyen de vous exciter à mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas. Je les ai entendus causer de cela.
En bonne conscience. C'eût été une mince faveur que de nous accorder la vie à de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile n'aurait pu les remplir.