—Voilà la chose, c'est justement mon idée.
—C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons ainsi.
Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
—Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien, autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement.
Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé, Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie, et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après, se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire, et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt, et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les prisonniers navajoès.
LIV
LA DÉLIVRANCE.
Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour. Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes au milieu des arbres.
La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura; ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère, les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment.
Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et gardé entre deux Delawares.