Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite, ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade, pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage. L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés, qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés.
Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin, étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes aux deux extrémités.
Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté.
—Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin; attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
—Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du monde à les retrouver.
Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans oreilles et sans chevelure, Rubé.
—Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de nous montrer avant de nous être rendus maîtres du canon.
—Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin.
—Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi! Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier. Maintenant, cap'n, vous comprenez?
—Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le corps d'armée.