—Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.
—Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles détails, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautés dont les sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontières sans défense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix dernières années, les massacres et les assassinats, les ravages et les incendies, les vols et les enlèvements; des provinces entièrement dépeuplées; des villages livrés aux flammes; les hommes égorgés à leur propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenées captives et livrées aux embrassements de ces voleurs du désert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai reçu des atteintes qui m'excuseront à vos yeux, et qui m'excuseront peut-être aussi devant le tribunal suprême!
En disant ces mots, il cacha sa tête dans ses mains, et s'accouda les deux mains sur la table.
—J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.
Je fis un signe d'assentiment, et, après avoir rempli et vidé un second verre de vin, il continua en ces termes:
—Je ne suis pas Français, comme on le suppose; je suis créole de la Nouvelle-Orléans; mes parents étaient des réfugiés de Saint-Domingue, où, à la suite de la révolte des nègres, ils avaient vu leurs biens confisqués par le sanguinaire Christophe. Après avoir fait mes études pour être ingénieur civil, je fus envoyé aux mines de Mexico en cette qualité par le propriétaire d'une de ces mines, qui connaissait mon père. J'étais jeune alors, et je passai plusieurs années employé dans les établissements de Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus économisé quelque argent sur mes appointements, je commençai à penser à m'établir pour mon propre compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans ces rivières des sables aurifères, et le quartz laiteux, qui enveloppe ordinairement l'or, se montrait partout à nu dans les montagnes solitaires de cette région sauvage. Je partis pour cette contrée avee une troupe d'hommes choisis; et après avoir voyagé pendant plusieurs semaines à travers la chaîne des Mimbres, je trouvai, près de la source du Gila, de précieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq ans, j'étais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait inspiré mon premier amour. Pour moi le premier amour devait être le dernier; ce n'était pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagné. M'avait-elle gardé sa foi comme je lui avais gardé la mienne? Je résolus donc de m'en assurer par moi-même, et, laissant mes affaires à la garde de mon mayoral, je partis pour ma ville natale.
Adèle avait été fidèle à sa parole, et je revins à mon établissement avec elle. Je bâtis une maison à Valverde, le district le plus voisin de ma mine. Valverde était alors une ville florissante; maintenant elle est en ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. Là, nous vécûmes plusieurs années au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours passés m'apparaissent maintenant comme autant de siècles de félicité. Nous nous aimions avec ardeur, et notre union fut bénie par la naissance de deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait à sa mère; l'aînée, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions, trop peut-être; nous étions trop heureux de les posséder.
A cette époque, un nouveau gouverneur fut envoyé à Santa-Fé; un homme qui, par son libertinage et sa tyrannie, a été jusqu'à ce jour la plaie de cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce monstre ne soit capable. Il se montra d'abord très-aimable, et fut reçu dans toutes les maisons des gens riches de la vallée. Comme j'étais du nombre de ceux-ci, je fus honoré de ses visites, et cela très-fréquemment. Il résidait de préférence à Albuquerque, et donnait de grandes fêtes à son palais. Ma femme et moi y étions toujours invités des premiers. En revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le prétexte d'inspecter les différentes parties de la province. Je m'aperçus enfin que ses visites s'adressaient à ma femme, auprès de laquelle il se montrait fort empressé. Je ne vous parlerai pas de la beauté d'Adèle à cette époque. Vous pouvez vous en faire une idée, et votre imagination sera aidée par les grâces que vous paraissez avoir découvertes dans sa fille, car la petite Zoé est l'exacte reproduction de ce qu'était sa mère, à son âge.
A l'époque dont je parle, elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Tout le monde parlait d'elle, et ces éloges avaient piqué la vanité du tyran libertin. En conséquence, je devins l'objet de toutes ses prévenances amicales. Rien de tout cela ne m'avait échappé; mais, confiant dans la vertu de ma femme, je m'inquiétais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune insulte apparente, jusque-là n'avait appelé mon attention. A mon retour d'une longue absence motivée par les travaux de la mine, Adèle me donna connaissance des tentatives insultantes dont elle avait été l'objet, à différentes époques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait tues jusque-là, par délicatesse; elle m'apprit qu'elle avait été particulièrement outragée dans une visite toute récente, pendant mon absence. C'en était assez pour le sang d'un créole. Je partis pour Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemblé, je châtiai l'insulteur. Arrêté et jeté en prison, je ne fus rendu à la liberté qu'après plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je retrouvai ma maison pillée, et ma famille dans le désespoir. Les féroces Navajoes avaient passé par là. Tout avait été détruit, mis en pièces dans mon habitation, et mon enfant!… Dieu puissant! ma petite Adèle avait été emmenée captive dans les montagnes….
—Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brûlant de savoir le reste.