—Elles avaient échappé. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres péons se défendaient bravement, ma femme, tenant Zoé dans ses bras, s'était sauvée hors de la maison et s'était réfugiée dans une cave qui ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au milieu des bois; elles s'étaient enfuies jusque-là.
—Et votre fille Adèle, en avez-vous entendu parler depuis?
—Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la même époque, ma mine fut attaquée et ruinée; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient pu s'enfuir, furent massacrés; l'établissement qui faisait toute ma fortune fut détruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient échappé et d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert, j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pûmes les atteindre et nous revînmes, la plupart le coeur brisé et la santé profondément altérée. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que d'avoir perdu une enfant chérie! Vous ne pouvez pas comprendre l'agonie d'un père ainsi dépouillé!
Séguin se prit la tête entre les deux mains et garda un moment le silence.
Son attitude accusait la plus profonde douleur.
—Mon histoire sera bientôt terminée, jusqu'à l'époque où nous sommes, du moins. Qui peut en prévoir la suite? Pendant des années, j'errai sur les frontières des Indiens, en quête de mon enfant. J'étais aidé par une petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la même manière. Mais nos ressources s'épuisaient, et le désespoir s'empara de nous. Les sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un après l'autre, ils me quittèrent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous prêtait aucun secours. Au contraire, on soupçonnait, et c'est maintenant un fait avéré, on soupçonnait le gouverneur lui-même d'être secrètement ligué avec les chefs des Navajoes. Il s'était engagé à ne pas les inquiéter, et, de leur côté, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.
En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappé. Furieux de l'affront que je lui avais infligé, exaspéré par le mépris de ma femme, le misérable avait trouvé un moyen de se venger. Deux fois depuis, sa vie a été entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans risquer ma propre tête, et j'avais des motifs pour tenir à la vie. Le jour viendra où je pourrai m'acquitter envers lui.
»Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'était dispersée. Découragé, et sentant le danger qu'il y avait pour moi à rester plus longtemps dans le New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me rendre à El-Paso. Là, je vécus quelque temps, pleurant mon enfant perdue. Je ne restai pas longtemps inactif. Les fréquentes incursions des Apaches dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement plus énergique dans la défense de la frontière. Les presidios furent mis en meilleur état de défense et reçurent des garnisons plus fortes; une bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisée, dont la paie était proportionnée au nombre de chevelures envoyées aux établissements. On m'offrit le commandement de cette étrange guérilla, et, dans l'espoir de retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'était une terrible mission, et si la vengeance avait été mon seul objet, il y a longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fîmes plus d'une expédition sanglante, et, plus d'une fois, nous exerçâmes d'épouvantables représailles.
Je savais que ma fille était captive chez les Navajoes. Je l'avais appris, à différentes époques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits; mais j'étais toujours arrêté par la faiblesse de ma troupe et des moyens dont je disposais. Des révolutions successives et la guerre civile désolaient et ruinaient les États du Mexique; nous fûmes laissés de côté. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais réunir une force suffisante pour pénétrer dans cette contrée déserte qui s'étend au nord du Gilla, et au centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.
—Et vous croyez!…
—Patience, j'aurai bientôt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte qu'elle n'a jamais été. J'ai reçu d'un homme récemment échappé des mains des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le point de partir pour le Sud. Ils réunissent leurs forces dans le but de faire une grande incursion; ils veulent pousser, à ce qu'on dit, jusqu'aux portes de Durango. Mon intention est de pénétrer dans leur pays pendant qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.