A mesure que nous avancions, la contrée devenait plus ouverte, et nous voyions deux chaînes de hautes collines taillées à pic, s'étendant au nord et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient tellement qu'elles semblaient barrer complètement la rivière. Mais ce n'était qu'une apparence. En avançant plus loin, nous entrâmes dans un de ces terribles passages que l'on désigne dans le pays sous le nom de cañons [1], et que l'on voit indiqués si souvent sur les cartes de l'Amérique intertropicale. La rivière, en traversant ce canon, écumait entre deux immenses rochers taillés à pic, s'élevant à une hauteur de plus de mille pieds, et dont les profils, à mesure que nous nous en approchions, nous figuraient deux géants furieux qui, séparés par une main puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses énormes rochers et je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de cette porte gigantesque.

[Note 1: prononcez kagnonz.]

—Voyez-vous ce point? dit Séguin en indiquant une roche qui surplombait la plus haute cime de cet abîme.

Je fis signe que oui, car la question m'était adressée.

—Eh bien, voilà le saut que vous étiez si désireux de faire. Nous vous avons trouvé vous balançant contre ce rocher là-haut.

—Grand Dieu! m'écriai-je, considérant cette effrayante hauteur. Bien que solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige à cet aspect, et je fus forcé de marcher quelques pas.

—Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothèses en examinant ce qui serait resté de vos os. Oh! Moro! beau Moro!

—Oh! mein got! ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste, regardant le précipice, et semblant éprouver le même sentiment de malaise que moi.

Séguin était venu se placer à côté de moi, et flattait de la main le cou de mon cheval avec un air d'admiration.

—Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre première entrevue; pourquoi donc étiez-vous si désireux de posséder Moro?