—Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de décider un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il rivaliser de vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je suis curieux de voir si le mien luttera sans désavantage contre ses anciens compagnons.

L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et Hendrik venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'éperon; son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.

Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les couaggas continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, et ils ne s'arrêtaient pas.

Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa proie? Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il résolu qu'elle remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce qu'aurait pu penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences étaient trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout différents.

En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, avait couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.

Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais avec tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre les mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le couagga se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où bon lui semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses anciens camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements.

D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans importance; c'était un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas besoin de bride pour conserver son assiette.

—Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai le temps de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commença à s'inquiéter en voyant sa monture aller du même train et le troupeau courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrêter. C'était la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur faisait l'effet d'un monstre terrible, altéré de sang et prêt à les dévorer; aussi tous montraient-ils une agilité jusqu'alors sans exemple: si bien que le couagga dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et de leur expliquer sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il redoublait pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la civilisation et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède qui se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, que leurs ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des cailloux; toutes les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.

Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à terre sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, c'était de se tenir en selle.

Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achevé son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; et au bout du cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans une périlleuse aventure.