»Après avoir vainement essayé de gravir le cône, il changea de tactique et se mit à le miner comme pour l'abattre. A plusieurs reprises, il recula, revint à la charge, et comme il employait toute sa force, je crus un moment qu'il parviendrait à renverser l'édifice qu'il battait en brèche. Quelques tourelles tombèrent sous ses coups; l'argile durcie du monticule principal fut ouverte par ses cornes, dont ils se servait comme de pioches retournées. Et il exposa à mes regards les chambres et les galeries que les insectes avaient creusées.
»Néanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne tarderait pas à épuiser sa rage, et qu'après son départ je pourrais descendre sans danger; mais après avoir attendu longtemps, je fus étonné de voir que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus furieux.
»La place où j'étais assis était chaude comme un four, pas un souffle n'agitait l'atmosphère, et les rayons ardents du soleil étaient réfléchis par l'argile blanche de la fourmilière. Des ruisseaux de sueur me découlaient du front, et j'étais à chaque instant obligé de prendre mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je le déployais, la colère du gnou redoublait. Il se ruait contre la muraille escarpée en poussant d'affreux rugissements.
»Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant la figure. C'était un mystère dont je cherchais vainement l'explication; mais enfin je m'aperçus que mon mouchoir était d'une brillante couleur écarlate, et je me souvins d'avoir entendu dire que le rouge excitait au plus haut degré la fureur des animaux de cette espèce. Je me hâtai de serrer mon mouchoir dans l'espérance d'apaiser ce redoutable adversaire; mais il était trop irrité pour revenir facilement à son état de tranquillité habituelle. Il réitéra ses assauts avec des cris de plus en plus farouches, entremêlés de gémissements que lui arrachait la souffrance causée par sa blessure. Il savait que j'étais l'auteur de ses maux, et paraissait déterminé à ne pas quitter la place sans s'être vengé. Il employait ses sabots et ses cornes à démolir le monticule.
»Je commençais à être las de ma situation, sans craindre que le gnou m'atteignît. J'étais troublé par l'idée des malheurs qui pouvaient arriver, pendant mon absence, à mon frère et ma sœur. Je fus distrait de ces préoccupations par un nouveau danger, aussi terrible que celui que me faisait courir le gnou furieux. Il avait détruit les ouvrages avancés de la fourmilière, et mis à découvert les passages qui communiquaient des tourelles au centre du dôme. Les termès, qui se tiennent ordinairement sous terre, chassés tout à coup de leurs logements, avaient grimpé par milliers sur l'éminence. Les yeux fixés sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention à leur marche, lorsque je sentis leur bande formidable monter le long de mes jambes. Dans le premier moment de ma surprise je faillis me précipiter sur les cornes du bœuf sauvage.
»Cette armée d'insectes semblait animée d'un même esprit; elle avait l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements stratégiques une régularité merveilleuse. Elle se composait des soldats, qui se distinguent, comme vous savez, des travailleurs par la grosseur de leur tête et la longueur de leurs mandibules. Je fus glacé d'horreur en pensant aux cruelles morsures que ces soldats pouvaient me faire, et j'éprouvai une terreur dont n'approche pas celle que j'avais ressentie à l'aspect du lion. Ma première impression fut que j'allais être dévoré. Il me revint en mémoire que des hommes avaient été assaillis pendant leur sommeil et tués par les fourmis blanches, et je me persuadai que j'éprouverais un sort semblable si je ne m'échappais au plus tôt.
CHAPITRE XXXIV.
L'ORYCTÉROPE
»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas, j'étais sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place, les hideux insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais leurs dents redoutables à travers mes bas de laine épais; mes habits ne pouvaient me protéger. J'étais monté sur le sommet du cône, et je m'y tenais avec peine. Les morsures des insectes me faisaient sautiller comme un acrobate. Ils s'avançaient en colonne serrée sur mes souliers, mais ce n'était encore qu'une avant-garde. D'autres sortaient par myriades de leurs galeries, et se préparaient à m'accabler sous leur nombre. Pour échapper à un horrible genre de mort, ma seule chance était d'affronter le gnou. Le hasard pouvait me servir; en me défendant avec mon fusil, j'avais l'espoir de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je trouvasse moyen de gravir une autre fourmilière.
»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû me venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient le cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma veste?