»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma veste, je m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et sans le moindre effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers de soldats. A la vérité, il en restait encore quelques-uns sous mon pantalon, mais ils n'étaient pas en force, et leurs morsures ne pouvaient me causer qu'une douleur passagère.
»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de termès à mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait plus; mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée, car le gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance.
»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon mal en patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. Pendant que je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça tout à coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir m'arrêter, et j'écrasai sans doute la grande reine dans sa chambre, car je restai enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et surpris de cette descente soudaine, j'aurais recouvré promptement ma présence d'esprit sans un incident inattendu. Le fond sur lequel mes pieds reposèrent était mobile! il me souleva, glissa rapidement, et manqua pour me laisser enfoncer encore davantage.
»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne le supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais touché un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids avant de se dérober sous moi.
»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de précipitation, que quand même ils auraient reposé sur une fournaise ardente, ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y maintenir? Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir d'innombrables bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour les chasser.
»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile à quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un œil inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il fit entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation à une plus grande distance.
»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient effrayé? Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux sur la base du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien d'alarmant.
»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou poussa un nouveau cri, releva la queue et partit au galop.
»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pas plus longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel. Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position élevée dont j'étais fatigué.
»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique, sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme les cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et ces oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures, l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu en retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de leur nid.