N'ayant point fait viser nos passeports à Paris, ce qui est fort inutile quand on va à Marseille, nous nous bornâmes, pour simplifier l'opération, à le faire viser au vieux Consul Sarde, pour aller à Gênes, afin, à Gênes, de le faire régulariser au Consul de Toscane; à Florence, au Consul Pontifical; à Rome, au Consul Napolitain, etc., et non à tous les Consuls à la fois, ce qui aurait exigé dans chaque ville, la répétition de formalités dispendieuses à tous les consulats.

La gendarmerie, dans la route, ne nous a demandé notre passeport qu'à
Bourbon-Vendée et à Marseille.

Deux moyens se présentaient d'aborder l'Italie: celui de prendre le littoral de la mer par le Luc et Antibes, contrées si riches en beautés de la nature, ou de monter un bateau à vapeur, et de voguer pour la première fois sur les côtes. Comme nous voyagions dans le but d'admirer les merveilles du pays, la navigation sur la mer ne remplissait pas nos projets: aussi, malgré la recommandation que M. De La Borde avait eu l'honnêteté de nous donner auprès de M. Bazin, son beau-frère, propriétaire des, bateaux à vapeur de Marseille pour l'Italie, nous nous déterminons à prendre la grande route de Toulon.

La voie publique n'est pas soignée, elle est même fort cahoteuse à travers de hautes montagnes couvertes d'oliviers. Autrefois, le brigand attendait le voyageur, mais la sollicitude du gouvernement a installé des corps-de-garde de gendarmerie: des mannequins mécaniques mus par un voleur expérimenté, ne viennent plus inspirer la terreur.

CHAPITRE V.

De Toulon, Nice, à Gènes.

Toulon est dominé par la montagne Faran, le fort Rouge, Sainte-Catherine, et le fort la Marquise. C'est une assez jolie ville, mais bâtie irrégulièrement; mille ruisseaux descendant des rochers et des montagnes auxquels elle est adossée, circulent de toutes parts dans les rues, et une multitude de fontaines les recueillent; son port est magnifique, et prend tous les jours les plus grands développements.

Le Bagne compte parmi les forçats des colonels, des avocats, des prêtres, des notaires, etc. Notre guide nous fit remarquer, au milieu de ces groupes de pénitents, l'adroit escroc qui avait si bien dérobé les bijoux de Mlle Mars; habile industriel et excellent ferblantier; il a su se créer au bagne de petites richesses, des économies et un avenir dans la société; ses peines allaient se terminer.

La nourriture des forçats consiste dans du pain sec, de l'eau et une mauvaise soupe de fèves.

Nous avons monté l'Hercule, de cent trente canons, vaisseau du prince de Joinville. Les caisses à eau sont en tôle, elles se rouillent, mais l'eau reste bonne bien mieux que dans les tonnes en bois, que les vers corrompent. Tout l'Arsenal est magnifique; on y voit une belle Scierie à vapeur; dans le port, est une quantité de vaisseaux, de frégates, de goëlettes. Cinq mille forçats et cinq mille ouvriers civils y sont constamment occupés.