Toulon est une place de guerre de première ligne; quoique dominée par des montagnes, la ville est protégée par des forts extérieurs. La vie y est fort chère; ce printemps n'est pas le beau Ciel de Provence; nous avions choisi cette époque pour voyager dans le Midi de la France, avec une douce température; plus tard; nous eussions redouté un soleil brûlant et les ardeurs de la canicule. Les petits pois étaient rares lors de notre séjour, ils valaient trois francs la livre, les sardines, cinq sous la livre, le vin, trente francs la barrique: tout se vend à la livre, même le poisson.

Nous nous sommes trouvés dans un moment surtout où Toulon était très-animé. Douze ou quinze cents hommes allaient réparer, en Afrique, l'échec de nos armes, et remonter notre moralité belliqueuse. Nous avons pris possession de Constantine, pour reconquérir notre ascendant sur les Africains. La conquête de l'Algérie est un fruit précieux à la civilisation: abattre le géant de la piraterie qui chargeait de fers et de tortures tout ce qui n'était pas de son domaine, a été une oeuvre de haute philantropie pour les nations européennes; mais, avec la prise de Constantine, notre mission guerrière est accomplie; dans les sublimes théories providentielles, notre rôle est d'être régénérateurs, et non des Tamerlan et de Gengiscan: il faut alléger le joug des nations et ne pas en apesantir le fardeau; l'Afrique devenue la proie du cimeterre musulman, doit aujourd'hui être éclairée du flambeau si doux de la civilisation. Matériellement, nous ne pouvons nous maintenir dans de plus grandes extensions: nous développer au-delà, serait usurpation et rapine. Il faut cesser présentement d'argumenter par le glaive; nous devons planter l'arbre de vie sur ces plages africaines, construire sur ces terres vierges d'une merveilleuse fécondité, appelées le jardin du monde, le nouvel Éden, le grand édifice de la moralisation et du progrès; nous devons briser les chaînes chez ces hordes de Cabyles qui les attachent à la glèbe, pour insensiblement développer en eux le rationalisme et le bonheur social. Nous devons réparer nos pertes de l'Inde, des Antilles, du continent américain, etc.; transformer fructueusement ces riches contrées en colonies françaises, où la surabondance de notre population ira trouver sécurité et une existence honorable, adoucissement aux concurrences sociales. Ainsi, dans la conservation de l'Algérie, nous n'avons que le but philantropique de propager le bienfait des lumières chez les Arabes, ensuite de nous offrir une ressource assurée contre notre exubérance, pour faire écoulement aux carrières humaines trop entassées.

Dépenser de l'argent pour la conservation de cette colonie est un placement à intérêt; c'est une semence qui produira plus tard. Les Anglais, pour garder leurs possessions de l'Inde, n'ont pas craint de faire d'immenses déboursés dont aujourd'hui ils recueillent les fruits.

Limitons donc à Constantine le cours de nos succès; une mission plus distinguée et non moins laborieuse nous attend: celle de convertir à la vérité, à la liberté, aux moeurs, au progrès social des peuples abrutis par le servage et l'ilotisme qu'aucun soleil intellectuel n'adoucit.

Un autre système pénitentiaire surgira de notre nouvelle colonisation. Au lieu de faire ruisseler le sang sur des échafauds, souvent aux yeux d'un peuple avide, semences vivifiantes du crime et du meurtre, surtout pour délits politiques, dont la mort a été au pays une source intarissable et irréparable de regrets amers, et d'encombrer les bagnes de Toulon et d'autres endroits de scélérats qui se consomment ordinairement dans la férocité et le brigandage: nos déserts algériens apparaîtront d'autres Botanibey, séjour de repentir et d'expiation, où des criminels se métamorphoseront en citoyens encore utiles à la patrie.

À Toulon, nous continuons de prendre le coupé de la diligence; nous avons pour la première fois un compagnon de voyage, M. le Marquis de C… C'est absolument le portrait et le symbole des idées rétrogrades dans la vétusté et les couleurs caractéristiques: quoique la route, par les montagnes pittoresques, souvent couvertes de neige, et par de délicieux vallons où croissent si facilement le mûrier, le liège, l'olivier et la vigne aurait pu nous occuper, M. de C. savait parfois agréablement nous distraire; il était fixé en Suisse, mais comme les hypothèques et les Invalides qui avaient pris inscription sur son corps, la goutte et le rhumatisme altéraient, l'hiver, son caractère, et le rendaient mari grondeur, épigrammatique; Mme la Marquise, pour avoir la paix, l'expédiait en Provence dans la saison des frimas: il nous dit qu'il venait de Montpellier; que son plaisir, dans son quartier d'hiver, avait été de lancer des satyres contre les beautés du Pérou. À son âge (on l'aurait cru octogénaire), malgré sa mise recherchée, sa tabatière à la mode et le triple marteau de sa blanche chevelure, on ne vit plus que de souvenirs et on ne papillonne pas.

Si, dans le printemps de la vie, l'amour et les illusions lui dérobaient les revers de la médaille des déités chéries, des femmes que les fashionables trouvent délicieuses, présentement, qu'il n'était plus que glace, gravelle, pituite, caducité, le jugement exerçait sans prévention dans toute sa perfection son omnipotence. Il faisait une guerre à mort aux Dames de Montpellier: un petit nombre, suivant lui, étaient exemptes de contrôles, et avaient une auréole complette d'agréments. Mais il détaillait minutieusement et avec trop de sciences les imperfections de celles qu'il voulait atteindre; rarement elles étaient pleines de grâces; il les trouvait presque toutes affublées de défauts saillants: on aurait dit qu'il les jugeait démodées et indignes de former la cour princière de Vénus et des divinités de l'Olympe. Ce controversiste suranné n'avait pas manqué un des bals, pour mieux apprécier la brillante galerie des toilettes.

Quelquefois, M. le Marquis se croyait encore au temps d'Henri IV et des chevaliers sans peur et à double lance; il jurait après le postillon, voulant impérativement faire marcher le siècle à coups de cravache; mais le postillon se mettait en état de légitime défense, ripostait à M. le Marquis que la France progressait sous un gouvernement constitutionnel; que les hommes étaient égaux suivant la loi, sans mettre obstacle aux différences d'âges, de talents et de fortune.

Après nous avoir fait passer de bons moments, M. de C…, qui n'approuvait pas la théorie gouvernementale de Gravina, ainsi conçue: La réunion des volontés particulières constitue une société politique, et l'axiôme: la voix du peuple est la voix de Dieu, vox populi, vox Dei, M. de C… donc nous quitta pour visiter son fils adoptif.

Dans un lointain, nous apercevons des groupes et des lignes noires; nous ne pouvons d'abord savoir ce que c'est, si ce sont des corneilles, une promenade lugubre ou des fantômes que le Furioso de l'Arioste fait manoeuvrer pour défendre le rivage de son Italie; nous nous approchâmes afin de débrouiller cet apparent chaos magique: c'étaient au moins soixante femmes vêtues de noir et de crêpes funèbres, occupées à nettoyer d'herbes un champ de froment d'une très-petite étendue.