Nous arrivons à Savone, où le Saint-Père Pie VI, sous l'empire, a été détenu au Palais de l'Archevêché. Les femmes, déjà comme à Gênes, ont le voile ou le schal sur la tête. Les ordres religieux continuent de se multiplier. Napoléon, dans le court trajet de sa gloire, a rempli tous ces états de travaux immenses; c'est lui qui a ordonné la route de la Corniche, si hérissée de difficultés: il s'est fâché contre l'ingénieur en chef d'avoir organisé cette route sur les points saillants des montagnes, tandis qu'elle pouvait être pratiquée au bas des rochers. On a regardé cet ingénieur comme vendu aux Génois, qui voulaient par suite conserver leurs remparts en cas d'invasion et d'hostilités.
CHAPITRE VI.
De Gênes, Livourne, Pise à Florence.
Nous arrivons à Gênes, reine de la mer de Ligurie, vers onze heures du soir, et nous avions fait quarante-cinq lieues depuis Nice. Peu versés dans la langue génoise, nous eûmes un moment de difficulté pour nous rendre à la Croix de Malte. Notre facchino, c'est le nom des portefaix en Italie, nous faisant passer par des rues très étroites, je crus qu'il ne m'avait pas compris, et qu'au lieu de nous conduire à un hôtel honnête, il nous dirigeait dans une habitation moins convenable; les rues devenant si étroites qu'on avait peine à circuler, je me tuais de lui crier en italien, qu'il se trompait, et que nous allions mal. Dans presque tous les pays chauds, les rues sont très-resserrées pour conserver de la fraîcheur; autrefois même, dans le temps des sièges, cela rendait plus faciles les moyens de défense; enfin, après avoir bien circulé dans ces ruelles, nous sommes à la Croix de Malte; c'est un véritable palais: le vestibule en mosaïque et des jets d'eau y répandent la fraîcheur; l'escalier en marbre est fort glissant; c'était pour moi une difficulté de monter et descendre, je craignais vaciller et me casser la tête; notre chambre à coucher était magnifique; nous n'avons vu nulle part plus d'élégance; l'argenterie abonde et prend mille formes gracieuses. Beaucoup d'Anglais, et où n'en trouve-t-on pas! habitaient notre hôtel. Sitôt que nous sûmes les bureaux ouverts, notre première occupation fut d'aller chercher, à poste restante, c'est l'usage en Italie, nos lettres de France. Nous en trouvâmes plusieurs de nos parents, une de M. Perrin, l'un des estimables avocats de Nantes, mon affectionné du premier âge, dont l'amitié a toujours été sans nuages, par l'excellence de son caractère, sur lequel nous pouvions compter comme sur nous-mêmes, ainsi que sur sa charmante compagne. Cet ami nous donnait des nouvelles de notre cher enfant. Les lettres étaient très-favorables; la santé de notre rejeton allait à merveille. Nous remîmes immédiatement, à M. le Colonel Giraldes, Consul-Général de Portugal, des lettres que M. le Docteur Godillon, son beau-frère, nous avait chargés de lui porter; M. le Consul, avec de pareilles recommandations, nous accueillit fort bien, ainsi que ses dames, et fit tout ce qu'il put pour rendre notre voyage agréable. À Gênes, les femmes du peuple sortent avec un voile de toile peinte ou de mousseline gracieusement jeté en arrière de la tête, qu'on appelle Mezzaro; elles peuvent se promener seules avec ce voile, sans que personne le trouve mauvais: en général, les femmes sont mal mises, elles confondent la richesse et les ornements; elles se fardent avec du blanc, et sont couvertes, même les jours ouvriers, de bijoux d'or et d'argent; le dimanche, elles y ajoutent quantité de perles fines et de coraux: les dames, plus aisées, ont un voile blanc sur un bonnet qu'on nomme zendale; les jeunes filles sont parées de leurs cheveux, et portent un petit éventail à la main; les contadines quittent le voile pour travailler, et se mettent la tête nue aux ardeurs du soleil; la haute société, autant que possible, dans toute l'Italie, suit les modes françaises: si nous ne pouvons plus exercer l'empire guerrier chez ces peuples, la preuve de leur constante admiration pour nos usages, est qu'ils cherchent toujours à les imiter.
Les jeunes personnes ne font point apparition dans le monde avant d'être mariées; on les met fort jeunes en ménage, toujours par intérêt; il en résulte que les caractères et les goûts sont souvent fort dissemblables, et, en outre, excités qu'ils sont par un climat peu tempéré, jugez de la bonté des mariages et des causes du sigisbéat. Les femmes de soixante ans ont autant de prétentions, de coquetterie, et sont aussi peu couvertes que celles du plus jeune âge.
Les épouses sont tellement circonscrites dans l'administration domestique, que le mari a le pouvoir absolu; une princesse n'avait pas seulement permission d'ordonner le thé ou le chocolat, le prince avait donné délégation à son aumônier pour ses soins culinaires: la maîtresse du palais ne pourrait commander le turbot à la sauce piquante, sans l'agrément d'un Mentor.
Les maris, qui, dans bien des pays, prennent si facilement ombrage, ici, ne sont point jaloux de la constante assiduité des chevaliers servants autour de leurs dames: ces sages maris, qui portent chez autrui les prévenances que d'autres jeunes hommes ont déjà introduites dans leurs palais, se rassurent et concluent de ce calcul qu'ils se surveillent respectivement, et conservent le bon ton et la décence.
À Gênes, on mange beaucoup de macaroni, de saucisson cru, de jambon, de parmesan et d'un mets succulent composé de macaroni, d'huile et d'ail.
Les Piémontaises ont une voix retentissante.
À Gênes, les chaises à porteur se nomment portantines. Le palais Durazzo est le palais des anciens Doges: l'église Saint-Laurent est la cathédrale; mais celle de Sansyre est plus moderne et plus belle.