Dans notre barque, escortée de deux canots, nous nous dirigeons sur la grotte d'Azur ou des Nymphes, à une demi-lieue plus loin. La mer était si mauvaise, que des vagues monstrueuses et écumantes en obstruaient l'entrée et présentaient des risques à y pénétrer; nos nacelles disparaissaient dans l'abîme des ondes, et s'élevaient ensuite sur ces montagnes liquides, pour offrir le coup d'oeil de la mer irritée. Tibère allait s'ensevelir dans la grotte d'Azur pour oublier ses crimes; c'est une vaste voûte creusée dans le roc: la réfraction et la réflexion de la lumière, qui l'éclaire du haut en bas, produit ce beau bleu éclatant; en traversant la nappe d'eau qui est dans cet antre en communication avec la mer. Il y avait donc du danger à y pénétrer; nous virâmes de bord, d'ailleurs le temps menaçant d'empirer, traverser le golphe et se rendre immédiatement à Naples, offrait trop de risques; nous cinglâmes vers Castellamare, la côte nous protégeant un peu contre la fureur du vent; mais au milieu du trajet, la mer étant trop périlleuse, nous relâchâmes une seconde fois à Sorrento.
De jeunes filles formaient des couronnes parfumées, avec des fleurs naturelles, qu'elles mêlaient agréablement à leurs cheveux, et qui leur donnaient beaucoup de grâces. Leurs beaux fronts rayonnaient d'une gaîté naïve, leurs longues paupières voilaient mystérieusement leurs regards; sveltes et élancées, elles avaient, dans leurs mouvements, une souplesse et une agilité parfaite: comme la biche légère, elles bondissaient de rochers en rochers.
Aucune autre voie pour se rendre à Castellamare, que d'aller à pied ou sur des ânes, nous préférâmes marcher, la pluie venant surtout aggraver notre position; les filles du pays nous ont paru les plus jolies du royaume de Naples; de charmants accidents de terrains nous ont dédommagés de nos souffrances: c'était quelque chose de comique à voir que la débâcle de notre petite caravane. L'un tombait sur le sol glissant et mouillé, et se relevait dans un état qui n'annonçait point que nous étions dans le pays des Muses; un autre luttait avec la terre qui, comme un mastique, retenait la chaussure; dans cette perplexité, un de nos compagnons de voyage y laissa une semelle de botte, et fut obligé de continuer dans la boue comme un maraicher; nos manteaux nous ont préservés un instant de la pluie; mais, pénétrés eux-mêmes, ils devinrent si pesants, que nous préférâmes recevoir la rosée céleste sur nos corps et charger notre vieux domestique de place de nos dépouilles; celui-ci, qui ne fonctionnait pas aussi vigoureusement qu'un mulet, ne pouvait nous suivre; nos dames chantaient au milieu de ces aventures fâcheuses; enfin, n'en pouvant plus, nous nous arrêtons un instant chez de jolies fileuses de soie qui travaillent avec beaucoup de perfection, et qui nous permirent d'aller cueillir des pommes d'or ou des oranges dans leur jardin; grâces à ces ravissantes Hespérides, nous étanchâmes notre soif. Tout près, sont des cordes disposées parallèlement sur des montagnes, pour faciliter la descente de fagots à un four à chaux, exercice qui ne laisse pas d'être amusant à voir. Enfin, avec une pluie battante et pénétrés comme si nous avions fait plongeon dans la mer, nous arrivons à Castellamare sans avoir de quoi changer; les chaussures pleines d'eau, après avoir traversé des bois d'oliviers et d'orangers. Le Vésuve se fâchant cette fois et faisant entendre ses nombreuses crépitations; nous ne pûmes sécher notre corps tout morfondu. Nous avions devancé un peu nos dames, afin de préparer une voiture; pour comble de contrariété, nous eûmes mille difficultés à nous retrouver à Castellamare. Nous montons, ainsi imbibés d'eau, jusqu'à Naples, quittant cette mer couverte partout de bitume sulfureux: un changement de costume et un repas réparateur nous empêchèrent d'être malades des fatigues de ce voyage, que le beau temps aurait rendu si délicieux.
Nous renonçons au projet d'aller à Amalfi et à Poestum, débris de Sybaris, pour voir des ruines; nous en avions tant vues! Ayant déjà contemplé le beau palais de Caserte, il ne nous restait que des choses de peu d'importance à voir à Naples. Retourner par le même chemin, ne nous offrait pas d'intérêt, nous exposait d'ailleurs à la quarantaine qu'on ne faisait pas en débarquant à Ancône, Vénise ou Trieste; il y avait impossibilité d'entrer en Sicile, où le climat est doux, le sol d'une merveilleuse fécondité, pour visiter Palerme, Messine, Catane, les belles ruines de Syracuse, aujourd'hui si réduite de son ancienne splendeur; la quarantaine pour s'y rendre était de quarante jours, et les Siciliens fermentaient et se préparaient à secouer le joug du Roi. La pointe de Campanella, qui sépare le golfe de Naples du golfe de Salerne, est très-dangereuse, par un tournant d'eau, c'est auprès que passe le bateau à vapeur. Il ne nous restait donc d'autre parti, que d'aller chercher l'Adriatique, en parcourant les riches contrées de la Pouille.
CHAPITRE X.
De Naples, Foggia, Barlelte à Bari.
Ayant l'habitude de prendre toujours le coupé, j'en fis autant dans notre voyage de la Pouille; j'eus lieu de m'en repentir, car le coupé n'avait point de tablier, et rien par conséquent pour préserver du froid et de la pluie.
Nous arrivâmes d'abord à Cardinale, petite ville très-pauvre; toutes les femmes ont les cheveux d'un rouge très-prononcé: les montagnes sont des plus curieuses: en sortant de Cardinale, est Mougnania, où repose le corps de Sainte Philomèle; viennent ensuite les ruines de Monteforte; c'est là que s'excita la révolution de 1822 contre le Gouvernement Napolitain.
Nous voici, dans la belle ville d'Avellino, de quinze mille âmes, remarquable par son voisinage des Fourches Caudines, où les Romains furent défaits par les Samnites; les voitures y sont traînées par des boeufs. Dans l'Italie, on rase le poil des chevaux, comme dans le midi de la France, et souvent, sur la route, le conducteur leur fait une saignée. Les noisettes, qui ont donné le nom à cette ville, y sont un grand objet de commerce.
Nous devions continuer notre voyage le lendemain, dès cinq heures du matin; mais le voiturier ne paraissait pas; il nous avait dit qu'il attendait des voyageurs de Naples, que leurs affaires avaient retenus; comme nous ajoutions peu de foi à ses paroles, sur les dix heures, croyant qu'il nous jouait un tour, j'invitai un ecclésiastique de Naples, extrêmement aimable et notre compagnon de voyage, à m'accompagner à la police pour obtenir justice contre le voiturin.