Enfin, nous faisons une seconde visite à l'église de Saint-Nicolas, où autrefois on couronnait les Rois de Naples; mais ce n'était pas encore le temps d'aborder le fameux pélérinage. Les ecclésiastiques, qui nous parurent très-recueillis, en chantant vêpres, nones et matines, sitôt l'office, traversèrent l'église, en riant, causant, fredonnant, presque dansant, se frappant l'épaule, comme David, en gaîté, devant l'Arche; mais sans être excités par le son mélodieux de la harpe.
La ville ancienne de Bari a des rues très-sales et très-étroites, pour avoir de la fraîcheur et se défendre, en cas de siège; les maisons sont aussi à terrasse. Dans les villaggi, la fumée en sort par un trou qui y est pratiqué: la nouvelle ville est bien bâtie, dans le meilleur goût, mais basse d'étages, pour multiplier les maisons; les rues sont alignées et très-larges.
Au milieu de la nuit, nous entendîmes une horrible tempête qui devait abattre les maisons, renverser les arbres, submerger les navires. Nous songions, avec effroi, aux périls qui poursuivaient le matelot, sur cette mer dont chaque convulsion était pour lui une menace de mort. Cette fois, vraiment, j'avais envie de rebrousser chemin, de retourner à Naples, et de ne pas exposer les jours de ma courageuse compagne, sur l'Adriatique, que Virgile appelle mer horrible, féconde en naufrages; mais de reprendre la même route, courir de nouveau le danger des brigands, faire la quarantaine, aller encore sur la Méditerranée, avoir les mêmes hasards; il fallait se décider à suivre son sort jusqu'au bout, et retourner dans sa patrie.
Nous avons voulu éviter Carybde; nous avons failli tomber en Scylla; toujours occupés à rechercher les moyens de rentrer en France, dont le doux souvenir se retrace si bien quand on est sur un sol étranger. Après avoir visité les quais limitrophes de la mer, nous promenâmes près du port. Nous ignorions qu'un espace était destiné aux personnes soumises au domaine de la santé, et qu'on ne pouvait leur parler qu'à distance convenable. Dans cette position, nous abordâmes sans défiance un capitaine de Raguse qui errait en attendant la fin de sa quarantaine, qui avait lieu le lendemain matin: nous l'interrogions pour savoir si son départ était prochain; afin de le rendre favorable à seconder nos désirs et à mettre promptement à la voile, je voulus me familiariser avec lui et prendre une prise de tabac dans sa tabatière: à l'instant, une voix de stentor se fit entendre, c'était un argus de douanier, cumulant les fonctions fiscales et sanitaires, m'annonçant que si mes doigts avaient fait descente dans la tabatière du capitaine, j'étais de bonne prise, et que j'allais subir la quarantaine. Heureusement que je m'étais arrêté sur le bord de l'abîme, que je m'étais seulement borné à une démonstration d'amateur; autrement, nous devenions sa capture, et il nous eût fallu essuyer une ennuyeuse captivité de dix jours, parce que ce qui venait de Raguse et de Corfou, était suspect de la peste et du typhus.
Mme Mercier et moi, nous promenions souvent sur le bord de la mer, cette partie de côte contient de la sèche, et est peu riche en coquillages. Souvent, nous voyions, sur les ondes, une forêt de mâts de petites barques de pêcheurs qui sillonnaient les flots, revenaient chargées de poissons, et répandaient sur le pays ces délicieux habitants des mers.
Nombre de mariages se font tous les jours dans les balcons et par des intrigues, à la faveur des entretiens nocturnes: de jeunes filles et des jeunes gens, qui n'ont pas d'autres moyens de communication, causent ainsi pendant des mois, et se marient, sans s'être jamais vus autrement que par les fenêtres ou à l'église. Qu'on se figure l'ivresse que doivent éprouver deux jeunes coeurs passionnés, le jour où disparaît le grillage qui les a séparés depuis qu'ils s'aiment; les entraves, les barrières, les grilles ne sont qu'une recherche de coquetterie ou de sentiment; l'un n'est jamais séparé de l'autre.
En général, l'éducation des demoiselles est fort peu soignée à Naples et dans le royaume; elles ont un vernis d'usage du monde; on les marie dès douze ans, et elles sont vieilles de bonne heure.
Les parents, sans énergie, avec aveuglement, faiblesse, et sans apprécier le prix des talents, laissent leurs enfants perdre le temps dans des futilités, source ordinaire de regrets amers pour les autres âges de la vie: beaucoup de jeunes gens végètent sans état au milieu des débordements que provoque l'oisiveté.
Un nouvel installé dans le mariage vivait dans la lune de miel avec sa jeune épouse: un frère, qu'il aimait tendrement, avait à toute heure l'entrée de son palais. Qui eût pu se persuader que, sous le manteau de la consanguinité, un frère aurait abusé du toit de la famille: ce perfide investit les avenues du coeur de sa belle-soeur, puis il l'enleva sans qu'elle y mît opposition. Le mari, justement courroucé, ne se livra point à la vengeance; il abandonna l'infidèle à son frère, et se borna à une simple séparation, c'était la grande nouvelle pendant notre séjour.
À Tarente, comme à Bari, les rues sont bordées de maisons enrichies de balcons encombrés de fleurs. Les signorelle font la conversation d'un palais à l'autre, en échangeant des sourires avec les cavaliers qui passent; c'est une flânerie délicieuse, une existence toute de bonheur, un far niente adorable.