La chaleur, tempérée par des brises marines, le soir et le matin, est si forte au milieu du jour, qu'il y a nécessité de dormir, ou toujours de rester à la maison: en raison de cela, le dîner n'a lieu qu'à dix heures du soir. À onze heures du matin, la vie cesse comme par enchantement sur tous les points à la fois: alors le génie de la solitude s'empare de la cité jusqu'à la chute du jour.
Un Français, M. Ravenas est venu installer à Bitonto une machine à presser l'huile: dans le commerce, il y a beaucoup d'argent à gagner sur les huiles; l'un portant l'autre, les terres rapportent quinze pour cent.
Peu habitués à voir des Français dans ces lieux, nous étions regardés de près, depuis les pieds jusqu'à la tête, même par le clergé régulier; il est vrai que les femmes de ce pays ne sortent jamais, sauf le dimanche pour aller à la messe.
La législation, dans l'Italie, est le code civil français que nous y avons établi, modifié par les coutumes et les moeurs des localités; en général, le droit d'aînesse, qu'on a voulu ressusciter en France, contre l'équité et le bon sens, usage arbitraire qui allume l'inimitié et dégrade le coeur en excitant le venin de la jalousie, puisque le père doit également justice à tous ses enfants; cet usage féodal est proscrit dans les contrées de l'Adriatique.
Dans ces gouvernements, qui ne sont pas à bon marché, l'argent est la grande divinité, et les juges se laissent facilement corrompre. On peut dire qu'il n'y a point de justice: de là vient l'emploi du poignard, espèce de navaja ou couteau des Espagnols, pour se venger d'un affront ou d'une violation légale; c'est un frein imposant. Que l'action des tribunaux soit équitable, et bientôt cesseront les excès de barbarie et de surprise. Une rixe a lieu entre un Italien et un Français: l'Italien préfère laver la querelle en tirant un coup de fusil par une fenêtre, ou en le faisant tirer sur le Français qui passe dans la rue; la clef d'or trouvant le moyen de mettre un bandeau sur les yeux et la moralité des Juges: quelles garanties pour les personnes et les propriétés? Faut-il que de tels climats, qui sont le jardin du monde, et autrefois une pépinière de héros, soient ainsi dégénérés et tombés en quenouille!
À Bari, la douce intimité, qui fait le charme de la vie en France, est complètement bannie.
Accompagnés de seigneurs et de signore, signor et signore Domenico del Giudice, chez lesquels nous avions plusieurs fois dîné, à la recommandation du seigneur Liji di Vincenzo, Mme Mercier et moi, avec ce charmant cortège, nous nous transportâmes à l'église, souterraine de Saint-Nicolas, pour faire visite à ce pélérinage peut-être plus en renommée que celui de Notre-Dame-de-Lorette; arrivés à l'autel qui renferme les os du Saint, on aperçoit l'église souterraine, remplie d'ex-voto, en commémoration des miracles opérés par cette manne céleste. Ces ex-voto sont suspendus aux murs de la chapelle; il y en a de toute espèce: des jambes d'argent, des doigts, des bras, des chars, des bateaux; c'est tout-à-fait un cabinet de curiosités. Ils représentent des personnes tombées dans des précipices, dans la mer, en proie aux bêtes féroces, aux brigands, sous les roues des voitures, si l'on porte une bouteille ou fiole de la liqueur des os du Saint, on se trouve tout d'un coup arraché à ces dangers par l'omnipotence de cette eau miraculeuse. Les habitants de Bari y ont beaucoup de foi et de dévotion; de nombreux pèlerins viennent y faire des stations de toutes les parties de l'Italie, même des côtes de l'Albanie et de la Dalmatie. Voici présentement en quoi consiste le miracle quotidien: depuis des siècles, c'est-à-dire depuis la translation des ossements de Saint Nicolas, de Myr à Bari, on remarquait qu'il sortait de ses os une eau, liqueur ou manne inodore et ressemblant parfaitement à de l'eau distillée, incorruptible: dans la bouteille qui en contient, il y a quelquefois une végétation sous la forme de cryptogames; on en conserve, depuis des siècles, et ceux qui sont porteurs de cette eau, y ayant foi, obtiennent journellement des miracles; en général, le caractère des Italiens est d'aimer le merveilleux. Tout étincelle d'argent dans cette chapelle; des prêtres s'y tiennent avec grand recueillement. La chronique du lieu dit qu'un seigneur vénitien avait écrit à un ami de Bari, de lui expédier trois bouteilles d'eau du Saint; que cet ami, pour faire la fraude, avait envoyé deux bouteilles d'eau ordinaire, une seule de la manne précieuse; qu'arrivées à Vénise, les deux bouteilles d'eau, fraudées, se trouvèrent corrompues, l'autre, dans sa bonté, avec ses vertus prodigieuses.
Corroboré de tant d'apparentes certitudes, je vis un prêtre ouvrir une porte dans l'autel, se prosterner, et y pénétrer dans cette pieuse posture; allumant une bougie, la faire descendre à l'aide d'un grand bois, et rester ainsi dix minutes, extasié, pendant lesquelles je suspendais tout jugement, fermement décidé à croire, si je voyais le moindre sujet de le faire; c'est dans ces dispositions que je me présentai, sitôt que le prêtre se fut retiré, les seigneurs voulant nous faire honneur, je me prosternai pour remplacer le prêtre: dans cet autel souterrain, j'entrevis un tuyau d'une dizaine de pieds de longueur, éclairé par cette bougie qu'avait fait descendre le prêtre; au bout de ce tuyau, l'endroit s'élargissait et s'épanouissait: dans son milieu, je découvris un os reluisant d'humidité; je sortis de là sans avoir la foi plénière au miracle; car si l'os du Saint produit environ deux seaux de liqueur par jour, que le prêtre obtient en faisant descendre un bâton d'argent avec une éponge, puis il l'exprime dans un vase précieux; pourquoi ces saintes dépouilles sont-elles dans un lieu bas, obscur, dérobé et humide? Pourquoi ne pas rendre le miracle visible, en l'exposant aux yeux du monde pour le vérifier: je m'abstiens d'autre argumentation: nous sommes dans un siècle positif et mathématique, nous ne cherchons pas à raisonner sur le miracle, mais nous ne voulons pas être captivés sous des jongleries italiennes; nous voulons explorer si la source prétendue miraculeuse est respectable, pour empêcher le fablio et le romantique de duper les masses sociales.
À Bari, les dignités ecclésiastiques se font reconnaître par la couleur des bas et les cordons de chapeaux; les nuances bleues, vertes, violettes signalent un chanoine, un vicaire, un apôtre.
Nous vîmes dans la banlieue de Bari, le joli jardin de M. Macoo; il est orné de belles statues en terre cuite de Vénise; les feuilles et les fleurs des plantes qui sont dedans comme dans des vases, sortent par les yeux, la bouche et le nez de ces statues, ce qui donne une charmante scène florale. Nous avons aussi trouvé l'église de Saint-François une des plus riches de ces contrées. Les derniers rayons du soleil couchant se jouaient à travers les vitraux et les embrasaient de leur splendeur expirante; c'était l'heure de la prière; les ténèbres commençaient à envahir le temple. L'orgue soupirait de vagues et plaintives mélodies; un sacristain vêtu de blanc se perdait comme une ombre à travers les piliers. Quelques femmes, à genoux, au pied des autels, cachées dans leurs mantilles, confiaient au consolateur invisible de secrètes douleurs et des larmes mystérieuses.