Les habitants de Bari n'ont encore pour boire que de l'eau de gouttières. Des ânes, chargés de deux amphores à large ventre, font l'office de porteurs d'eau, s'arrêtent d'instinct devant chaque porte; ils distribuent l'onde rare et coûteuse. Comme l'eau douce manque, on a soin de conserver l'eau de pluie dans de vastes citernes, pour laver et arroser.
On peut dire que l'aspect de la nouvelle Bari fait un bon effet du côté de la mer et offre un charmant panorama. M. Melelle, un des plus riches négociants de cette cité commerçante, nous a fort bien accueilli. M. Jougla et sa dame nous ont témoigné beaucoup d'intérêt; nous trouvâmes un jour un signor couché devant de charmantes signore qui faisaient cercle autour de son lit pendant la sieste; elles avaient le cou très-découvert, suivant l'usage, et étaient chargées de colliers de coraux, de perles fines, de bracelets, étalant des grâces à l'aide d'un éventail. On aime tellement la musique, la mandoline et la guitare sont si en vogue, que chez un perruquier, deux guitares jouent sans cesse quand un patient se fait faire la barbe.
C'est dans les conversations de la rue et des chemins, qu'un voyageur découvre souvent les nuances les plus fines et les plus cachées du caractère d'un peuple.
Une française était une grande nouveauté dans le pays: les signorelle, nos hôtesses, vinrent un soir, au nombre de six ou sept, demander permission de palper devant moi Mme Mercier, pour voir si elle était bien de chair et d'os comme elles. Au reste, ces braves gens nous ont témoigné beaucoup de cordialité, quoiqu'en général, ils soient peu scrupuleux pour les moeurs, abus que la chaleur du climat excuse, ainsi qu'une complète ignorance, voisine de l'abrutissement. Qu'on laisse le flambeau de la presse et de la civilisation éclairer ces populations, on verra bientôt d'autres hommes donner l'exemple de la moralité et des vertus: les campagnes ne sont pas si dépravées; elles conservent mieux les impressions virginales.
Des omnibus, à l'instar de France, inventés autrefois par Blaise Pascal, circulent de Bari à Molfette.
Pour éviter les regards et de pénibles adieux, nous partons incognito de Bari, accompagnés du digne M. Jougla et de sa chère compagne: ils voulurent nous donner, jusqu'aux derniers moments, des marques d'attachement, ce qui entrait dans les vues de M. le Recteur de l'Université de Bari, qui nous portait de l'intérêt, en qualité de Français; il nous fit chaudement recommander à un capitaine de navire et à un seigneur de Molfette, il signor Francesco Rosso.
Arrivés à la ville de Giovenazzo, M. Jougla nous fit entrer au Sérail, vaste bâtiment ainsi nommé dans ces lieux; c'est une école d'arts et métiers, très-belle institution philantropique du Roi de Naples, pour les enfants trouvés; elle est parfaitement dirigée à l'instar de nos plus beaux ateliers de France.
Les Italiens de ces endroits, quand ils veulent appeler un subalterne, ils le sifflent comme nous sifflons nos jambes torses ou nos bassets; quand ils embrassent quelqu'un par amitié, ils ne l'embrassent jamais que sur une joue; ils ne prennent point d'eau bénite, en sortant de l'église, parce qu'ils disent qu'on est purifié.
Nous sommes à Molfette, que nous avions vue en passant; c'est une belle ville de quinze mille âmes; les marchés y sont très-animés; la rade est excellente; les femmes sont moins sauvages qu'à Bari, Brindisi, Otrante, Trente, où, quand un mari fait une invitation, aucune femme ne paraît; elles sont déjà un peu regardées en esclaves, et ne partagent point le gouvernement et l'administration de la maison comme maîtresses.
C'est de Brindisi que Cicéron partit pour Thessalonique, au jour de son exil, et que Virgile y exhala sa plainte dernière.