En Italie, le prêtre n'est point incarcéré dans un confessionnal; sa figure est à découvert, et laisse voir les fugitives impressions que ses pénitents produisent à la barre de son tribunal. Dans une église de Molfette, nous ne savons ce qu'il y avait d'amusant dans l'acte d'accusation d'une gentille pastourelle, mais elle excitait des assauts de gaîté au révérend père, au point de le rendre malade par des rires qu'il s'efforçait de modérer, son visage en était incarnat, menaçant d'apoplexie.

Nous étions très bien à Molfette, à la locanda de la Bella Napolitana; on nous servait avec une sorte de religiosité, et on avait pour nos personnes une véritable dévotion. Notre passeport n'ayant pas été visé par le gouverneur de Bari, nous fûmes obligés d'éprouver un retard. Il vaudrait mieux perdre sa bourse que son passeport sur cette terre étrangère; mille difficultés s'élèveraient pour se procurer une nouvelle carte de route. Mais la mer étant houleuse, il n'était pas prudent de lever l'ancre; d'ailleurs, il est dangereux de le faire quand les Apennins paraissent sombres et couverts de vapeurs.

Nous voici au moment du départ. Avant d'embarquer, trois docteurs indigènes, à figure hypocratique, nous examinèrent depuis les pieds jusqu'à la tête, avec beaucoup de curiosité, parce que nous venions des Gaules; ils nous tâtèrent le poulx et nous firent ouvrir la bouche pour admirer la langue française: la position béante et soporeuse devenant pénible; il nous prit une quinte de toux, et nous manquâmes de les couvrir de flocons salivaires. Notre locandier, par honnêteté, se refusa à nous faire payer le dernier repas; il nous donna encore une bouteille de liqueur que nous fûmes obligés d'accepter; plusieurs nous baisèrent les mains, jusqu'au cafetier qui était venu nous apporter des glaces et des bonbons. Les femmes ont des schals sur la tête et des bas de plusieurs couleurs. Les habitants sont hospitaliers, et aux coups de canon de départ, presque toute la population voulut voir embarquer un Français et une Française. La gloire de Napoléon a rendu le nom Français illustre dans ces lieux. Du temps des Croisades, le comte de Vermandois et d'autres Français s'étaient plusieurs fois embarqués sur ces plages, afin d'aller chercher la lumière de l'Orient, et de laisser peu à peu périr la puissance seigneuriale, au profit de la monarchie, en sapant les fondements de la féodalité.

CHAPITRE XI.

Voyage sur l'Adriatique

Par honneur, le capitaine vint nous chercher en canot, afin de rejoindre notre navire à une lieue en mer; il avait fait provision de cages à poules et de volailles, sachant que nous nous accommodions peu de l'ambrosie italienne; nous avons planté sur ces rives la renommée que les Français ne vivent que de gallinacés.

Sur le milieu des ondes, nous apercevons d'un côté Molfette, de l'autre Trani, Barlette, Bisceglie, ensuite les sourcilleux Apennins, et surtout le fameux Mont Fredonia; nous traversons l'Adriatique jusqu'à l'Albanie, et, au milieu de la navigation, s'élève une furieuse tempête. Mme Mercier et moi nous occupions la chambre du capitaine, dans laquelle se trouvaient deux cabines pour les premiers officiers; Madame en avait une, j'avais l'autre en face: notre chambre était aussi bien qu'on pouvait le désirer sur un brick de cent cinquante tonneaux; douze fusils, des sabres étaient auprès de nos couchettes, suspendus comme l'épée de Damocles; quatre batteries en disposition de jouer sur le pont, en cas d'attaque des pirates qui infestent souvent ces mers; j'avais invité Madame à se coucher pour éviter le vomissement, ayant déjà la certitude du succès de ces précautions; j'en avais fait autant, et, pendant la tempête qui nous balançait rudement, au milieu de ces fortes secousses, je dormais d'un profond sommeil: il n'en était pas ainsi de ma chère compagne; elle s'aperçut que l'inquiétude régnait sur le pont: aux coups de tonnerre réitérés et aux torrents d'eau qui tombaient, elle vit entrer le capitaine avec des matelots qui descendaient des malles amarrées de chaînes pour les sauver du mauvais temps; puis une partie de notre équipage se prosterner aux pieds de Saint Vincent Ferrier, patron du navire, lui faire des voeux, prendre une bouteille de la liqueur de Saint Nicolas, et la jeter dans la mer, retenue par une ficelle. À mon réveil, l'orage était calmé; nous découvrions déjà les côtes de l'Albanie. Madame me raconta ce qui s'était passé; que, ne connaissant ni le capitaine, ni l'équipage, elle ne savait, au bruit de ces chaînes et de ces mouvements d'hommes, ce qu'on voulait faire et où on en voulait venir. Le capitaine me confirma les inquiétudes de la nuit; que l'équipage avait constamment été sur pied, tant le péril avait été grand. Cette mer ne ressemble à aucune autre par l'azur de ses flots et quelquefois par leur irritation inouïe. Enfin nous saluons des villages et des bicoques de l'Albanie; nous voyons des Albanais avec leurs spadilles, ou espèce de sandales en peaux de vache ou de chèvre, fixées à leurs pieds pour monter leur sol escarpé; ils portent une veste et de longues guêtres, des minarets et des kiosques viennent réjouir notre vue.

Nous apercevons la rade et la petite ville de Dulcigno: les habitants ont la réputation d'être des corsaires très-redoutables; à quatre lieues plus loin, à l'opposé de Bari, de l'autre côté de l'Adriatique, nous reconnaissons la rade d'Antivari et la ville de ce nom, à une heure de distance.

Nous sommes dans le voisinage de Scutari, si florissante jusqu'en 1831, par la cour brillante de Mustapha, mais présentement couverte de ruines; la Macédoine, la Morée ne sont pas très-loin de nous; mais nous ne pouvons faire d'excursion et aller visiter ces contrées si fécondes en souvenirs et si dignes du temple de mémoire; il ne faut pas nous écarter de notre plan; autrement, nous serions insatiables, et nous ne suivrions pas la pente si douce de nos affections, qui nous appèlent à chaque instant auprès de notre enfant chéri.

Voici donc cette terre subjuguée par le Croissant: ici la morale changerait-elle en changeant de climats. La force et la brutalité ont proclamé une jurisprudence diamétralement opposée à la nôtre; le beau sexe qui, dans les pays civilisés de l'Europe, contribue si puissamment à faire le bonheur de l'homme; qui, dans l'union conjugale, partage harmonieusement les soins de la maison, charme le coeur en même temps qu'il sympatise délicieusement par un échange de douces affections, et réalise parfaitement